mercredi, décembre 31, 2014

Intermoiements

Mackenzie Foye, Murphy jeune et Matthew McConaughey, Cooper.

Interstellar de Christopher Nolan (mise en scène et scénario), 2014.

Face au succès public d’un film-notice-d’aspirateur comme Gravity on ne peut qu’être tenté de s’interroger sur la nature des charmes qu’ont encore aujourd’hui les films de l’espace. Le dépaysement des aléas de la vie quotidienne que provoque l’apesanteur, combiné à quelques innovations technologiques aussi bluffantes qu’improbables, telle la téléportation de Star Trek, y met généralement en scène un climat d’adéquation matérielle qui a quelque chose de fondamentalement pacifique. Si on y ajoute la quête plus ou moins sophistiquée d’une forme de vie ou de civilisation autre, on obtient un film d’aventure à la fois reposant et stimulant pour les neurones en ce que la pensée y est, à un moment ou à un autre, élevée au rang de puissance pure.

Pourtant, Interstellar aurait plutôt tendance à fatiguer à force d’être roboratif et de, finalement, ne pas savoir choisir de point de vue. L’action se passe dans un futur visuellement quasiment identique, mais essentiellement différent en ce que la vie sur Terre y est en train de disparaître, confrontée qu’elle est à diverses mais récurrentes catastrophes climatiques et agricoles. Cependant, ce tableau nettement écologiste est dès l’entame du film contrebalancé par une scène en incise montrant une des enseignantes expliquer à Cooper (Matthew McConaughey), un ancien pilote de la NASA reconverti dans l’agriculture, que, dans ce monde où tout, à commencer par la nourriture, vient à manquer, son fils croit en la réalité de la conquête spatiale, « alors que chacun sait que ce n’était qu’une mise en scène ». Critique en coin des effets du politiquement correct de la gauche américaine, cette scène a pour mérite de dresser le tableau d’une civilisation qui a perdu ses repères spatio-temporels et où la propagande la plus éhontée l’a emporté sur les faits les plus sûrement établis. Mais elle fait aussi symptôme d’une incapacité qu’a le film de choisir, sinon un camp, du moins un point de vue sur ce qui semble être sa question fondamentale.

Anna Hataway, Dr Brand et Matthew McConaughey, Cooper.


Les deux actrices principales, Anne Hathaway (Dr Brand) et Jessica Chastain (Murphy), sont comme deux opposés appartenant à des mondes sans relation. La première est minérale comme la seconde est organique, et, même sur un plan strictement graphique, elles semblent devoir briller par leur absence de rivalité tant aux yeux du spectateur normalement rationnel, que de Cooper qui se gardera d’érotiser un chouïa sa relation avec le Dr Brand dont il a deviné les sentiments pour un autre, alors que Murphy, par une ridicule mais assez singulière courbure du scénario, s’avérera n’être autre que sa propre fille. Pas de jalousie, pas de convoitise, c’est-à-dire pas de désir non plus, Interstellar se garde également de la moindre négativité. Le seul « méchant », interprété par Matt Damon, y est tellement ordinaire que le scénario, n’hésitera pas à prendre mezzo voce son parti en justifiant sa conduite par un bien humain, mais en l’occurrence criminel, désir de sauver sa peau.

De fait, Interstellar, son scénario et ses personnages, ressemblent au monolithe kubrickien de 2001, L’odyssée de l’espace dans cette façon toute arriviste qu’il a de préempter le droit de se poser là sans que personne ne daigne s’interroger sur ce qu’il veut vraiment.

Or ce que le film dit vouloir, c’est trouver une autre planète habitable pour y faire émigrer l’humanité. Déjà l’écart est substantiel avec les motifs habituels de la science-fiction, en ce qu’il n’est plus ici question de rencontre avec une nouvelle forme de vie, qu’elle soit hostile ou amicale, mais uniquement d’un nouveau décor pour l’humaine espèce, condamnée à disparaître dans la poussière, et à petit feu, par son impéritie dans la gestion des ressources de son habitat naturel.

Pour autant, le soupçon d’une vie extraterrestre apparaît bien dans un repli du scénario par où un pont d’Einstein-Rosen, dit « trou de ver », qui permet de connecter deux points distants de plusieurs centaines d’années-lumière, aurait été placé aux environs de Saturne par une forme de vie aussi mystérieuse que bienveillante. C’est là-dessus, c’est-à-dire au bout d’une bonne heure de projection, que le scénario démarre vraiment, mais pour venir se cogner immédiatement sur une hypothèse pour le moins grotesque. Si on peut en effet passer sur le fait que les trous de ver sont de simples conjectures mathématiques, voire pour les plus critiques, probabilistes, le scénario n’en dénaturant pas la signification, l’escapade de la mission de Cooper, Brand et leurs deux acolytes envoyés par la NASA, désormais officine souterraine, vers quatre planètes possibles pour établir la vie humaine de l’autre côté du trou de verre, tourne à la farce. L’hypothèse du scénario est que, la première planète qu’ils visitent se trouvant à proximité d’un trou noir qui a comme caractéristique d’avoir une densité de matière telle que même la lumière ne peut s’en échapper, la courbure que le champ gravitationnel impose sur son environnement proche, y a ralenti le temps, et donc changé la petite heure qu’a duré leur mission exploratoire en vingt-trois années. Or le ralentissement du temps relatif, s’il est envisageable d’un point de vue logique, n’est dû qu’à la force gravitationnelle à laquelle le vaisseau de l’escapade ne peut échapper qu’en « doublant » la vitesse de la lumière dont le caractère absolu est l’hypothèse de base de l’unification de l’espace et du temps et de leur possible courbure. Tous ces phénomènes qui sont des conséquences de l’universel des lois de la gravité sont de fait pas très innocemment violés par le scénario qui y trouve, on va le voir, matière à des conséquences fâcheuses.

Jessica Chastain, Murphy.


Car de retour sur leur vaisseau amiral, Brand et Cooper vont se retrouver nez à nez avec vingt-trois années de messages vidéo envoyés depuis la Terre, par où Cooper va constater que sa fille de dix ans est désormais avantageusement en âge d’être interprétée par Jessica Chastain, trentenaire un brin saumâtre de devoir se faire à l’idée que son père l’a abandonnée, alors que lui est resté un fringuant quarantenaire. Du coup, la courbure de l’espace-temps devient une coupure dans son œdipe visant à l’innocenter. Et la suite des événements n’arrange pas les affaires d’un scénario qui va éliminer les deux coéquipiers des deux héros avant de les envoyer, elle, tenter sa chance vers l’ultime planète possible au regard de leurs réserves de carburant, et lui, se sacrifier en se laissant aspirer par le trou noir pour tenter de trouver un passage secret vers la Terre dont les coordonnées sauveraient l’humanité.

Or cette expérience va très vite tourner au vaudeville. Au terme d’un défilé multicolore qui n’est pas sans évoquer l’ultime et pompier voyage de la fin de 2001, Cooper va se retrouver au cœur d’un empilement d’espaces-temps où il va naviguer « d’époque en époque » auprès de la chambre de sa fille dans la maison familiale. Là, se souvenant que celle-ci, enfant, parlait de fantômes en constatant que des livres tombaient parfois des étagères, Cooper va, depuis l’envers de la bibliothèque, « espace à cinq dimensions » d’où il ne peut communiquer avec elle, comprendre que le fantôme c’est lui-même « ici et maintenant », et partant, lui dicter en morse, grâce à la trotteuse de la montre qu’il lui a offerte avant de partir (c’est-à-dire, dans un des espaces-temps où elle est adulte, devenue physicienne), la solution pour extraire l’humanité de sa mortifère planète ! Si cette chute pour le moins capillo-tractée a le mérite d’être le premier événement positif d’un scénario qui, jusque-là, empilait les désastres avec une morne abnégation, elle n’en est pas moins fondée sur un temps pour comprendre qui exprime en quelque sorte la morale du film. « La solution, c’est nous », énonce finalement Cooper réalisant que tous les signes supposés de cette force extraterrestre n’étaient que le fait de messages envoyés par lui-même depuis cet « espace » où il a, donc, a-cinquième-dimension-ri.

Ici, il est moins question que jamais d’une forme de vie extraterrestre, car la solution philosophique à laquelle Cooper décide de se ranger n’est au fond que la promotion d’un moi tout-puissant qui pourrait faire l’économie de cet autre dont Rimbaud qualifiait son « je ». Et la conclusion du film, qui voit Murphy, désormais centenaire, dire à son père finalement expulsé du trou noir, mais toujours aussi quarantenaire, de la laisser mourir « parmi les siens » et de
« partir vivre sa vie » du côté du Dr Brand restée seule sur sa nouvelle planète, vient conforter cette confusion des subjectivités. Cooper aurait pu, en bon père, objecter qu’elle ne se débarrasserait pas de lui aussi facilement, mais il ne mouftera pas, confirmant du même coup qu’il n’est peut-être question dans cette problématique villageoise américaine que de déculpabiliser des petits mâles de leur désir d’abandonner femme et enfants pour aller vivre moult autres aventures. De fait, Cooper erre désormais dans un monde où les temporalités ne font plus sens, et d’où Chronos a été révoqué. L’histoire n’a plus cours et seul subsiste un paysage d’événements où tout est indifférencié. Sauf que, quand, telle la ferme familiale reconstituée dans un musée en hommage à sa fille devenue un genre de légende scientifique, tout est décors, le seul véritable événement, c’est la pulsion de mort.

Sombre abysse où ce film dont l’obstination à ne pas vouloir grand-chose voit émerger une crise de l’identité américaine, mais que Hollywood, qui rabote de ses films tout ce qui pourrait apparaître comme trop local aux yeux des différentes parts de marchés mondiales, interdit de dire ouvertement, vient s’échouer sur le rivage univoque de l’Un comme jouissance. Un film faisant doucement l’apologie d’un moi tout-puissant dont la première conséquence logique est son incompatibilité avec la liberté de choisir et d’en assumer les conséquences. Un nouveau genre de film, bien en ligne avec notre époque, qu’on pourrait appeler soft-fasciste.



© François GÉRALD