vendredi, décembre 16, 2005

Vichysmes






Il est des époques où la pensée vient à manquer. Les événements semblent s’y succéder dans un brouhaha confus, en dehors de toute positivité du désir, de tout travail conscient de l’intellect, ne laissant finalement en guise d’os à ronger que des symptômes à interpréter. Les récentes déclarations de M. Finkielkraut au quotidien israélien Haaretz semblent en participer pleinement tant la charge déconcerta par sa violence comme par son caractère irraisonné. 

En 1987, M. Finkielkraut publiait La défaite de la pensée qui allait assurer sa popularité auprès des médias. Dans cet ouvrage, il choisit de s’en prendre au travail de Claude Lévy-Strauss qu’au gré de quelques contorsions rhétoriques il accusait de relativisme culturel. La conséquence de ce relativisme culturel serait la dislocation des échelles de valeurs et, en un mot, la barbarie puisque selon Lévy-Strauss, « le barbare c’est celui qui croit à la barbarie. » Lévy-Strauss n’a évidemment jamais plaidé l’égalité en valeur de toutes les productions culturelles, mais là où le bât blesse pour notre nouveau philosophe c’est l’inscription dans toute forme de jugement culturel de notre propre ethnocentrisme. C’est ce qui fonde notamment les psychanalystes à exiger qu’on s’allonge sur le divan avant de prétendre à s’autoriser de soi-même. Si on ne peut être que frappé par la vulgarité de ce genre de propos et la puérilité dont ils se déduisent, il est intéressant de noter que la principale critique que M. Finkielkraut adresse au structuralisme, c’est de démonter le narcissisme national et de faire voler en éclat l’ethnocentrisme. M. Finkielkraut s’y posait donc déjà en défenseur de la superstructure, au nom d’un narcissisme tout puissant. 
Presque vingt ans plus tard, c’est sur un mode très singulier qu’il nous présente ses excuses. « Du puzzle de citations qu’il y a eu dans Le Monde, surgit un personnage odieux, antipathique grotesque auquel je n’aurais pas envie de serrer la main et on me dit, et là le cauchemar commence, que ce personnage c’est moi, je suis sommé d’habiter ce corps textuel, d’en répondre devant le tribunal de l’opinion. (…) Je présente des excuses à ceux que ce personnage que je ne suis pas a blessés. » Ce soudain hommage au vocabulaire structuraliste ne doit pas cacher la forêt d’ambiguïtés qu’il abrite. Car, en l’occurrence, l’article de Sylvain Cypel recensant les principaux extraits de l’interview donnée à Haaretz est, d’un point de vue déontologique, absolument irréprochable. Ne le fut-il pas, M. Finkielkraut aurait eu tout loisir de l’attaquer devant les tribunaux, et sur des faits aussi graves personne ne lui en aurait fait grief. De fait, ce n’est pas sur le plan des idées qu’il se place mais sur celui de l’image, du positionnement. « Sommé d’habiter ce corps textuel », il omet de nous dire si ce qui est présenté comme ses propos lui appartient ou pas préférant se réfugier dans « le cauchemar » d’un personnage qui ne serait pas lui.

De quoi s’agit-il ?
« En France on voudrait bien réduire les émeutes à leur niveau social. Voir en elles une révolte de jeunes de banlieues contre leur situation, la discrimination dont ils souffrent et contre le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont noirs ou arabes et s’identifient à l’Islam. Il y a en effet en France d’autres émigrants en situation difficile, Chinois, Vietnamiens, Portugais, et ils ne participent pas aux émeutes. Il est donc clair qu’il s’agit d’une révolte à caractère ethnico religieux. » La logique déductive des nouveaux philosophes est certes coutumière de ce genre d’amalgames grossiers, mais il est à noter que le racisme dont se plaignent les jeunes de banlieues est ici devenu des « difficultés ». Chacun constate chaque jour le racisme ordinaire dont sont victimes les Portugais à l’entrée des boîtes de nuit. Pour le reste, on note que selon une habitude propre à ce genre de garçons coiffeurs romantiques, l’essentiel de son propos consiste en l’élaboration d’un décor qui va permettre à sa petite personne de prendre la pose. Ainsi, alors que l’ensemble des journalistes, des policiers jusqu’aux Renseignements généraux, ont indiqué que les Islamistes, qui font pourtant l’objet d’une attention qu’on imagine relativement sévère, n’avaient rien à voir avec ces émeutes, alors que la mosquée de Paris a émis une fatwa intimant aux jeunes musulmans de ne pas prendre part aux émeutes, l’ensemble de ces événements seront relativisés et considérés, in fine, comme des éléments du décor non probants.

« On nous dit que l’équipe de France est adorée par tous parce qu’elle est « black blanc beur », en fait aujourd’hui elle est black black black ce qui fait ricaner toute l’Europe. Si on fait une telle remarque en France on va en prison mais c’est quand même intéressant que l’équipe de France de football soit composée presque uniquement de joueurs noirs. » Intéressant ? Plus loin :
« J’ai pourtant découvert qu’eux aussi envoyaient en première ligne de la lutte les plus jeunes, et vous en Israël vous connaissez çà, on envoie devant les plus jeunes parce qu’on ne peut pas les mettre en prison lorsqu’ils sont arrêtés. » Ici on est évidemment dans le pur fantasme d’intellectuel à bigoudis passant ses journées avachi devant LCI. Non seulement aucun policier n’a établi une quelconque organisation hiérarchique dans les groupes d’émeutiers, mais la vérité consiste quand même à rappeler qu’aucun des jeunes arrêtés au cours de ces événements n’a été relâché sans procès en raison de son âge. Et que dans l’ensemble les sanctions judiciaires ont été plutôt sévères. On est là encore dans le décorum romantico-idéologique purement fantasmatique.

« Mais en fait qu’est ce que veut Dieudonné ? Il exige une « Shoah » et pour les Arabes et pour les noirs, mais si l’on met la Shoah et l’esclavage sur le même plan alors on est obligé de mentir, car ce n’était pas une Shoah. Et ce n’était pas un crime contre l’humanité parce que ce n’était pas seulement un crime. C’était quelque chose d’ambivalent. » On peut sourire à la puérilité de ces considérations qui tendraient à exiger d’un crime contre l’humanité, concept contestable s’il en est, qu’il ne soit pas ambivalent. Rappeler que le judéocide nazi se justifia de débarrasser l’Europe de la souillure juive qui selon le mode propre à tous les délires paranoïaques contaminait littéralement l’espace, et expliquait, pour les nazis, l’ensemble des maux dont souffrait l’Europe d’alors, pourrait-il servir à relativiser cet événement inégalé à ce jour ? Ce qu’on sent poindre derrière cette vision « purifiée » du judéocide nazi, c’est quand même que le vrai crime contre l’humanité pour M. Finkielkraut, c’est d’attenter à l’intégrité de son moi, et en l’occurrence de son moi juif.

« Ils sont les damnés de la terre ». Imaginez un instant qu’ils soient blancs comme à Rostock en Allemagne on dirait immédiatement : le fascisme ne passera pas. Un arabe qui incendie une école c’est une révolte, un blanc c’est du fascisme. » Rhétorique Megreto-Lepeniste dans le texte.
« Quel lien y a-t-il entre la misère et le désespoir et brûler des écoles ? Je pense qu’aucun juif ne ferait jamais çà. » Grandeur et misère de l’ethnocentrisme mais qui a au moins le mérite de lever le voile sur les véritables ambitions de M. Finkielkraut : un juif l’eut-il fait, notre philosophe aurait pris son bâton de pèlerin pour aller faire la morale au délinquant, ce qui dénote on ne peut mieux son rapport de pouvoir au judaïsme. Au reste, a-t-on déjà vu un nouveau philosophe écrire ne serait-ce que trois lignes sur, par exemple, réalité et signification du Shabbat dans la France de 2005 ? Non. Mais il n’y a pas plus mécréants que les arrivistes.
« Je suis né à Paris et suis le fils d’immigrants polonais, mon père a été déporté de France, ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz, mon père est rentré d’Auschwitz en France. Ce pays mérite notre haine. Ce qu’il a fait à mes parents était beaucoup plus brutal que ce qu’il a fait aux Africains. Qu’a-t-il fait aux Africains ? Il n’a fait que du bien. Mon père, il lui a fait vivre l’enfer pendant cinq ans. Et on ne m’a jamais enseigné la haine. Aujourd’hui la haine des noirs est encore plus forte que celle des arabes. » Propos scientifiquement corroborés par une étude inédite à ce jour du journal Bilto !

« Bien sûr qu’il y a une discrimination. Et il y a certainement des Français racistes. Des Français qui n’aiment pas les Arabes et les noirs. Et ils les aimeront encore moins maintenant quand ils prendront conscience de combien eux-mêmes les haïssent. » Cette dernière phrase pour clouer le bec aux chiens galeux qui essayaient de chercher des excuses aux émeutiers en se demandant à voix haute ce qui pouvait bien les mettre en mouvement. Mais on notera particulièrement le « certainement » qui qualifie l’existence de Français racistes. « Je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé, je dis que je me demande si elles ont existé. » Jean-Marie Lepen.
« Prenez par exemple la langue, vous dites qu’ils sont d’une troisième génération, alors pourquoi est-ce qu’ils parlent le français comme ils le parlent. C’est un français égorgé, l’accent, les mots, la grammaire. » Djamel Debbouze et Arthur Rimbaud, au piquet !

Un tel déluge de haine peut laisser songeur quant à l’état dans lequel celui qui l’a provoqué était au moment de tenir ces propos. Pourtant la défense de M. Finkielkraut n’a jamais consisté à renier ces propos on l’a vu mais à insister sur un problème d’image. Au-delà, l’homme est suffisamment veule pour avoir selon une tactique hélas répandue implicitement accusé d’antisémitisme le journaliste du Monde dans une interview au Point parue quelques jours plus tard : « On ne va pas demander à un réac de s’expliquer. Si j’avais été un adepte inconditionnel de Deleuze et Foucault, Cypel m’aurait appelé. Mais un raciste juif, c’est une trop belle proie, bien plus excitante qu’un raciste tout court. »

Mais le plus choquant au fond c’est bien la réaction que de tels propos ont provoqué. Luc Ferry n’hésita pas à afficher son soutien à Finkielkraut « sans même avoir lu l’interview d’Haaretz. » De même Pascal Bruckner afficha son soutien annonçant d’emblée dans sa chronique du Nouvel Observateur : « Qu’il soit bien clair : je ne participerai pas à la curée contre Alain Finkielkraut. » avant de conclure la même chronique : « J’invite tous les esprits libres, quels que soient leurs désaccords par ailleurs, à le soutenir face à la tyrannie de minorités totalitaires porteuses d’un antisémitisme abject et d’une intolérance repeinte aux couleurs du progressisme. » Mais dans ces deux cas on reste si j’ose dire dans le domaine de ceux pour qui l’enjeu est de l’ordre des bijoux de famille. Qu’un nouveau philosophe soit raciste leur pose un sérieux problème d’image ; M. Finkielkraut lui-même a été rigoureusement incapable de s’expliquer sur le contenu de cette interview, s’attendre à ce que ses condisciples en mèche à mèche philosophique fassent mieux relève donc de l’utopie. Pourtant au-delà du cercle de ses intérêts bien compris, on a constaté un grand silence des médias audiovisuels. TF1 et France 2 en tête qui ne relayèrent même pas l’info de la polémique. Sur i-télé, Samuel Étienne dans son petit débat quotidien releva le défi mais ce ne fut que pour mieux conclure dans un large consensus qu’il y avait dû y avoir un « problème » avec l’interview d’Haaretz. Parmi les invités présents ce soir-là qui acquiescèrent on notera la présence de Christophe Aguiton ou du médecin urgentiste Patrick Pelloux qui pour être des habitués du cercle médiatique n’en sont pas pour autant des réactionnaires et encore moins des racistes. 

Pour expliquer cette très grande discrétion de la part de la plupart des médias dans cette affaire qui est sans doute la plus grande victoire de toute l’histoire de la nouvelle philosophie on ne peut faire l’économie d’un diagnostic cruel sur l’état des médias en France. Il est peu de dire en effet que depuis en gros les années quatre-vingt, le marketing a pris le pouvoir d’une façon tellement écrasante que prétendre aujourd’hui qu’un organe de presse pourrait avoir d’autres fonctions que rapporter de l’argent fait figure de morne utopie. Or le marketing assoit son pouvoir sur un savoir de réserve qu’il prétend détenir sur la France « d’en bas ». « Nous sommes un média de la demande » répètent à loisir Étienne Mougeotte et Patrick Lelay. Or la demande, qui n’est nullement méprisable, s’exerce par définition sur ce qui a déjà été proposé. Pour maintenir son efficace le pouvoir du marketing se doit donc d’exercer une censure totale sur toute forme d’invention formelle sans quoi c’est son propre savoir qui serait relégué au rang d’imposture. Les nouveaux philosophes ont eu il est vrai à ce titre une intuition géniale en anticipant cet état de fait et en confinant leur philosophie à des conséquences de l’air du temps. C’est ce que Deleuze appelait dédaigneusement la journalisation de la pensée. La critique de base de la nouvelle philosophie consista on l’oublie peut-être à fustiger ces intellectuels du vingtième siècle qui s’étaient fourvoyés qui dans le léninisme qui dans le stalinisme qui dans le maoïsme etc. Pour eux, l’intellectuel se devait de ne pas se tromper avec l’Histoire. Un tel concept qui peut sembler à première vue raisonnable ne vise guère en fait qu’à légitimer leur paresseux ethnocentrisme et justifier donc leur présence controversée sur les plateaux télés toutes les trois semaines. Ce capitalisme-là, celui de la raison souveraine de la demande, ne peut se permettre de critique sérieuse, les nouveaux philosophes sont donc les mieux à même de lui fournir tous les arguments pour continuer à imposer ses vues sur un espace social où la contestation, chute des idéologies oblige, semblera de plus en plus confuse. C’est que le vrai ennemi des nouveaux philosophes, au-delà des dictateurs lointains et peu menaçant pour eux, c’est celui qui s’en prend à la superstructure. José Bové, Les Guignols de l’info en sont deux exemples parmi d’autres mais au-delà ce qui importe c’est de faire les quelques contorsions rhétoriques nécessaires à nous faire découvrir la vérité vraie sous l’apparence trompeuse des illusions pas encore perdues. À ce titre Finkielkraut est sans doute le plus retors qui nous explique que « l’antiracisme sera au vingt et unième siècle ce que le communisme a été au vingtième. » Évidemment il s’appuie sur des témoignages de jeunes de banlieue qui, pour certains, tiennent un discours de haine de la France et dont je ne doute pas qu’il soit réel même si on peut aussi s’interroger sur ses arrières pensées. Mais dans un pays qui vote à 17 % pour Lepen la ficelle semble quand même un peu grosse. Sauf à ceux que cela permet de prendre la pose romantique de celui qui tient le discours qu’on n’attendait pas, et pour cause. Dans le même ordre d’idées Finkielkraut n’hésitera pas à accuser dans le Figaro « les Bobos qui roulent à vélo » de chercher une explication ou une interprétation à ces émeutes, là où il n’y a, selon lui, qu’un « pogrome antirépublicain ». Comme si le « pogrome antirépublicain » était quoique ce soit d’autre qu’une interprétation. Ce qui importe ici c’est de se conformer à la voix des puissants qui nous expliquent ce qu’il y a de bon à penser pour la défense de leurs propres intérêts. Il est toujours aussi frappant de constater le besoin qu’ont les arrivistes de monter en épingle des généralisations sociologiques pour asseoir leur pouvoir. Je n’ai moi-même jamais bien su ce qu’était un Bobo mais si vous remplacez ce terme par juif et vélos par grosses voitures, vous saurez à quel genre d’intellectuel vous avez affaire.

Il n’en va pas autrement quand il accuse Sylvain Cypel d’avoir formé un puzzle où il ne se « reconnaît pas » et qui lui vaudrait de passer de « l’univers du dialogue à celui du procès ». Car il n’y a pas si longtemps, un journaliste de France Inter a eu lui aussi les faveurs de l’organe judiciaire, mais c’était cette fois Alain Finkielkraut qui figurait au rang des accusateurs. À l’époque M. Finkielkraut associé pour la cause à l’ineffable Alexandre Adler et à l’avocat d’extrême droite William Goldnadel avaient intenté un procès à Daniel Mermet pour avoir ouvert son antenne à ses auditeurs qui, sur le répondeur de l’émission, s’en étaient pris un peu trop vigoureusement à leur goût à la politique de l’État d’Israël. Jusque-là tout va bien puisque la justice à fonction à se prononcer sur une possible incitation à la haine raciale. Mais elle en jugea autrement. Furieux nos trois lascars ne lésinèrent pas sur l’effet de manche et décidèrent donc d’assigner Mermet au motif qu’il avait rediffusé des extraits de l’interview d’un vieux médecin nazi qu’il avait débusqué et qui y confessait entre autres ses pratiques eugénistes sur les prisonniers des camps de concentration (toutes choses pour lesquelles le dit médecin avait été dûment condamné par la justice allemande entre-temps), les trois hommes feignant donc que Mermet se faisait l’avocat du nazi qu’il avait fait condamner… Mais le tribunal leur fit justice en les envoyant paître. Une telle infamie qui à mon sens discrédite à tout jamais toute forme de prétention à la moindre activité intellectuelle a, elle aussi, été passée sous silence par la plupart des médias. Il est vrai que le totalitarisme des médias télévisés, s’il est culturaliste, n’en est pas moins militant, question de vocabulaire, chez eux on dit fédérateur. Comme si au fond ceux qui nous présentaient les nouveaux philosophes comme quoique ce soit qui vaille tripette, avaient un peu de mal à ravaler leur chapeau et nous confesser ce qu’on avait déjà compris à savoir qu’ils n’étaient nouveaux qu’en ce qu’ils n’étaient en rien philosophes. 

Je n’espère pas qu’on dresse un cordon sanitaire autour de M. Finkielkraut, ces choses-là se font naturellement chez ceux que le cœur en dit ou ne se font pas. Pas plus que je n’appellerai à ce qu’on l’empêche de s’exprimer de quelque manière que ce soit et encore moins qu’on crève les pneus de son tricycle. Mais l’incapacité qu’ont eue les médias à réagir à ces propos haineux, c'est-à-dire à faire simplement leur travail de reportage, indique que la France des intellectuels a été remplacée efficacement par la France des chefs du marketing. Et que là où le débat faisait l’honneur de notre pays ne subsiste plus qu’un conformisme des luttes de pouvoir. Quoiqu’en pensent les nouveaux philosophes la question n’est pas de savoir si c’est bien ou mal de brûler une école. Cette question-là n’a jamais fait débat, avant, pendant et après les événements. Mais il est à l’honneur d’une démocratie de s’interroger sur la signification de sa criminalité, de ses jeunes « déviants », de ses marginaux, de s’interroger sur la signification des discours de ceux qui ne font pas partie de la majorité triomphante. L’illégitimité de la prise de parole devrait être la fonction première de ceux qui prétendent s’autoriser d’intellectualisme et la recherche des paroles orphelines le sacerdoce des penseurs de droite comme de gauche. 

Le racisme de M. Finkielkraut n’a rien d’une idéologie enracinée dans la croyance en l’inégalité des races. C’est plutôt le énième génuflexion d’un homme sans doute sincèrement chagriné qu’on l’accuse de racisme mais dont l’orgueil le prive de tout jugement face à cette nécessité où il est de contrebalancer son conformisme congénital par des poses radicales plus ou moins chics. Pour autant le paysage d’une France où toutes les valeurs de l’antiracisme, de droite comme de gauche, sont à ce point inopérantes a de quoi inquiéter. C’est l’image d’une France qui s’américanise autour de l’idée que la soif de pouvoir est non seulement normale mais saine et où les intellectuels qui interviennent dans ce jeu de quilles ne sont que des phraseurs impénitents qui viennent se préoccuper de ce dont les vrais fascistes ne veulent entendre parler à aucun prix : les restes. Les propos des députés réclamant aux enseignants un traitement « plus équilibré » de l’histoire coloniale participent du même fantasme que l’ordre symbolique appartient à quelques uns et qu’il n’y a donc aucune raison que ceux que le suffrage universel a envoyé à l’Assemblée nationale n’y aillent pas de leur petit couplet. Qu’aurait-on dit si le Bundestag avait voté une loi imposant d’éduquer les jeunes pousses germaniques au rôle positif du régime hitlérien ? Et pourtant qui peut nier qu’Hitler a bâti les premières autoroutes du pays ? L’enjeu est bien ici non pas de donner une vision idéologique de l’Histoire mais de s’accaparer les restes pour clore le débat. Car nul ne doute que la colonisation a eu des effets positifs mais c’est ici encore affaire d’échelle. Quels que soient ces effets positifs elle demeure, dans les faits, une entreprise criminelle à grande échelle qui plus est, idéologiquement injustifiable. On pourrait y ajouter les propos d’une académicienne et d’un ministre de la république sur la polygamie, les injonctions de quelques députés UMP au ministre de la justice d’engager des poursuites pénales contre des rappeurs ; et on voit bien à l’arrivée que trente ans après Lacan avait décidément bien raison : « le racisme, c’est accuser les faibles de jouir à la place des forts. »

Il ne s’agit plus de regretter avec les communistes l’existence d’inégalités voire d’injustice dans la société à quoi ils opposent leur logique redistributive plus très en vogue il est vrai, ce dont il est question c’est de promouvoir la domination des puissants comme un ordre immuable voire mieux, naturel. C’est le ressort de toute l’idéologie reagano-thatchèrienne qui règne sur le monde anglo-saxon. Quelles que soient les admirations ou les préventions qu’on ait vis-à-vis de la culture américaine, il est quand même un domaine où l’american way of life est en échec cuisant, c’est celui de la criminalité qui y est dix fois plus importante qu’ailleurs. Mais aux États-Unis, il est communément admis que les intellectuels n’interviennent pas dans les débats à la télévision ou dans la presse car disposant d’un savoir non démocratique. Dans ce monde-là, il est à craindre que nos jeunes de banlieues qui se révoltent de manière tout à fait comparable à ceux qui se soumettent à la Star Academy, c'est-à-dire briller avant de disparaître dans un masochisme non simulé, ne se révoltent plus à l’avenir. Car plutôt que vers de nouvelles émeutes, c’est vers la grande criminalité qu’on les conduit.

Copyright François GÉRALD

mercredi, novembre 09, 2005

Sarkozystes et demi




Vus depuis les titres de la presse étrangère, les événements des dix derniers jours semblent d’une gravité extrême. Certains n’hésiteraient même pas à dissuader leurs compatriotes de visiter Paris ou à tout le moins ses banlieues défavorisées. Curieusement cependant, la classe politique française reste incroyablement atone. Verts et communistes ont bien demandé la démission du ministre de l’Intérieur, mais le contenu même des discours est étonnamment convenu. Comme si ce qui frappait dans ces incendies et déprédations était qu’ils échappaient au registre habituel du langage politique. Il fait maintenant parti des lieux communs du dit débat de considérer que les hommes et femmes politiques français sont de plus en plus déconnectés du réel. Ce qui est une illusion d’optique. Si on excepte certains extrêmes, à considérer Mme Buffet ou M. de Villepin en passant par M. Bayrou ou M. Hollande, quels que soient leurs a priori idéologiques, ils me paraissent fonder leur discours sur une fréquentation relativement concrète du pays réel. Ce qui fait défaut c’est le sens qu’on pourrait donner à cette révolte, qui n’en a apparemment pas, sur quoi le politique pourrait agir.

La question est donc plutôt de savoir de quoi il retourne en terme de discours chez les jeunes qui incendient force véhicules et moult écoles. À les entendre, le ministre de l’Intérieur leur aurait manqué de « respect ». On ne peut les blâmer sur ce point tant parait choquante la récente sortie du ministre à Argenteuil qui n’hésita pas à insulter des jeunes qui le huaient aux cris de « Sarkozy aux chiottes », pour les plus polis. Certes certains d’entre eux enchaînèrent sur des jets de cannettes et divers autres projectiles ce qui n’est guère dans l’esprit républicain, mais il ne fait pas de doute que les jeunes qui étaient là ce soir-là n’étaient pas venus pour protéger je ne sais quel trafic ni quelle maffia. L’enjeu était de dire au ministre qu’ils ne l’aimaient pas. En représentation permanente, M. Sarkozy ne lésina pas sur les amalgames et les traita de « racailles ». Comme si manifester contre le maire de Neuilly-sur-Seine était devenu ailleurs que dans son plan de communication un crime de lèse-majesté. Pourtant là encore, je ne crois pas qu’il faille surestimer l’événement. D’abord parce que le ministre se conduisit finalement comme un vulgaire publicitaire prêt à tout pour vendre son barnum, ensuite parce que ces jeunes sont trop dépolitisés pour se braquer unanimement sur une déclaration parmi tant d’autres. La vie est difficile dans les banlieues françaises mais elle est aujourd’hui objectivement difficile pour l’immense majorité de la population. Si c’était vraiment une question politique il me paraît évident que ces jeunes qui ne sont pas des imbéciles et qui n’ont rien d’autre que leur révolte se seraient politisés d’une façon ou d’une autre.

La raison de cette explosion de violence trouve à mon sens au moins autant son origine dans la dernière élection présidentielle où le candidat Jacques Chirac, fort dépourvu tant sur le plan programmatique que sur le plan de la critique de son Premier ministre qui pouvait se targuer d’une baisse sans précédent du chômage, n’hésita pas à enfourcher la dangereuse dialectique paranoïaque de l’insécurité-partout-tout-le-temps. S’il est vrai qu’un candidat ne peut à lui seul fixer les termes du débat public, il se trouve qu’il trouva un appui vif et enjoué de la plupart des médias, TF1 en tête. À cette époque il sembla tout à coup que la France était non pas un pays en guerre mais un pays qui refusait la guerre contre ses délinquants. Le problème est que les délinquants, les vrais, sont d’une part relativement réticents à se laisser filmer et d’autre part relativement hétérogènes entre eux, en un mot peu photogéniques. Les chaînes de télé qui fonctionnent à la part de marché c'est-à-dire à l’opinion majoritaire n’hésitèrent devant aucun amalgame pour dresser du pays le tableau d’un royaume dont la patriotique prospérité se trouvait menacée par rien de moins que les Arabes en survêtement. Devenu ministre M. Sarkozy dont l’amitié avec les propriétaires de la chaîne du « mieux disant culturel » n’est pas un secret embraya donc sur cette rhétorique qui pour être totalement à côté de la plaque n’en comporte pas moins une certaine efficacité. Là où M. Vaillant essayait de traiter les problèmes avec discernement pour, via la police de proximité, apporter des réponses concrètes aux problèmes réels, M. Sarkozy communiquerait avec des Flash-ball et des dispositifs bureaucratiques comme les GIR. Une réelle politique de lutte contre la délinquance, outre qu’elle se doit d’être avant tout modeste vue la nature du problème, ne peut faire l’économie d’un minimum de raison. Raison qui fait que les problèmes de Bondy n’ont pas à avoir quoique ce soit de commun avec ceux de Montfermeil ou ceux du seizième arrondissement de Paris. Mais quand on travaille pour ce que les marxistes appelleraient la superstructure, c'est-à-dire la dimension fédératrice des médias, il était prévisible sinon voulu que cette dimension prît une valeur synonyme d’amalgame. Subitement, par la magie de la télévision, on entreprit donc de nous faire croire que la délinquance était un spectacle photogénique… À quoi on objectera la récente sortie du préfet des Hauts-de-Seine s’étonnant que les cités qui étaient les plus touchées par le trafic de drogue étaient aussi les plus calmes… Il n’était qu’à voir après les premiers incidents le ministre vitupérer contre ceux qui « refusent d’admettre qu’il convient de vivre de son travail » pour se demander si M. Sarkozy avait ne serait-ce qu’un tout petit peu idée de ce que c’est qu’une banlieue aujourd’hui. Ceci pour donner un contenu à la différence qu’on peut trouver entre l’action politique et le spectacle.

Mais cette situation a aussi des antécédents historiques plus profonds. Pour Freud et Lacan, le propre de l’être de langage est de vivre dans la division. Politiquement, au vingtième siècle cette division se fit entre marxisme et capitalisme. Pendant longtemps on nous expliqua que les inconvénients du capitalisme étaient objectifs mais qu’ils valaient mieux que ceux du communisme. À la chute de celui-ci, il convint donc de trouver un autre objet de refoulement, ce fut le ghetto des banlieues. Y compris dans certains discours humanistes de gauche, la banlieue était devenue le rebut de la société moderne, là où la critique du capitalisme pouvait ingénument se ressourcer. Parallèlement, le capitalisme se mit à promouvoir une nouvelle idéologie mariant arrivisme « décomplexé » et nouveaux signes extérieurs de richesse avec comme nouvel hymne : l’argent facile. Dès lors le refoulé de ce néocapitalisme avait un nouveau nom : le pauvre, le sale, l’Arabe. Les entrepreneurs d’aujourd’hui auraient sans doute beaucoup à dire sur cette idéologie de l’argent facile qui n’est au fond que le déni du principe de réalité industrielle par où les taux de rentabilité espèrent pouvoir se raidir à mesure que l’emploi se réduit, mais il ne fait pas de doute qu’en termes culturels la génération spontanée du Moi vainqueur et autosatisfait est aujourd’hui devenue totalement dominante. Le pauvre n’est plus seulement celui qui se débat avec le réel là où les autres sont censés avoir « réussi », il est aussi le déchet nécessaire qui vient contrebalancer le mirage d’un idéal écologique autonomisé de satisfaction puritaine et universelle. À ce titre la notion même de politique de la ville semble relativement inopérante dans la mesure où précisément ce qui dérange ces jeunes c’est le consensus social partagé, bien au-delà des clivages droite gauche, qu’ils représentent l’ultime rebut de la société. Or comme contrairement à ce que croient certains la crise économique ne touche pas que les banlieues mais bien au-delà toute la société française, la notion même de mobilité sociale se referme sur ceux à qui à elle assigne une fonction de refoulé. Si on ajoute à cela une idéologie néolibérale qui a répudié la valeur travail pour restaurer les vieilles lunes de l’homo-oeconomicus c'est-à-dire une conception qui dénie au travail toute autre valeur que celle marginaliste du marché de l’offre et de la demande, on se retrouve dans un monde où le patronat impose via un chantage récurrent à la conformité socio culturelle sa « culture d’entreprise », c'est-à-dire sa ré-idéologisation du travail. Et on obtient des jeunes qui voguent de stages bidons en emplois précaires au nom de leur faciès (combien d’Arabes sur l’antenne de TF1 ?), qui subissent les lubies parfois délirantes d’un patronat à qui plus personne ne s’oppose dans un espace social de type néostalinien, pour finir leur journée devant la porte d’entrée de boîtes de nuit où là encore, « ça va peut-être pas le faire ».

C’est une pensée peu populaire à gauche mais le capitalisme a toujours eu au moins un grand avantage, celui de laisser en principe les gens libres de leur destin. Or dans un pays où la raréfaction du travail est aussi aiguë, cette liberté est devenue un chiffon de papier et la France une immense prison dont les murs sont les vastes courants d’airs qui s’engouffrent entre les tours des cités HLM. Quand le patronat s’oppose aux 35 heures en arguant de la dignité du travail pour la personne humaine on aimerait qu’ils s’appliquent la formule aux moments d’organiser les licenciements boursiers. Là où Mme Laguiller demande l’interdiction des licenciements pour les entreprises qui font des bénéfices, une société qui croirait en la valeur émancipatrice du travail devrait appliquer cette mesure sans qu’il y ait besoin de la moindre loi. Libéralement. Personne ne l’envisage sérieusement.

La France n’est pas un pays raciste, mais un pays où la valeur cardinale est comme partout en Occident jouir d’être Un. Autre héritage de la chute du mur, il n’est plus une semaine sans qu’on nous abreuve d’éditoriaux fustigeant les vieilles idéologies des vieux clivages droite gauche. D’une société clivée horizontalement entre les idéologies on est passé à une société verticale où la seule valeur est l’argent. Dès lors tous les plans d’urgence n’y feront rien, il y aura toujours des défavorisés que seul un minimum de mobilité sociale c’est-à-dire d’opportunités de participer à la production en y gagnant sa vie en fonction de ses capacités pourra rendre vivable ce qui ne veut pas dire juste. On en est loin. La fadeur des débats politiques et la paresse journalistique promeuvent au détriment de tout le reste les combats de pouvoir pour le pouvoir. Dans ce jeu-là il n’est nul besoin d’être grand clerc pour deviner que ces jeunes ne sont pas prêts d’avoir leur place. Car vient un temps où, sous les coups de boutoir du toujours plus capitaliste, jouir d’être Un ne suffit plus et où il faut passer au stade supérieur, à savoir liquider les restes. Sans remonter jusqu’à Auschwitz où le terme de musulman désignait ceux des prisonniers qui avaient abdiqué toute résistance devant leur propre déchéance, il convient peut-être de s’interroger sur les images que nous voulons voir de nous-mêmes. C'est-à-dire d’abord si ces jeunes font parti de nous-mêmes. Question à laquelle M. Sarkozy a répondu de façon provocatrice mais efficace.

Les jeunes des cités ne demandent pas qu’on donne la légion d’honneur à MC Solaar ou NTM, pas plus qu’ils ne demandent qu’on leur dresse un portrait flatteur d’eux-mêmes. Ce qu’ils demandent c’est un portrait représentatif d’une certaine réalité. C'est-à-dire aussi un peu d’air pour se regarder dans la glace et constater que la valeur c’est aussi subjectif. C’est la condition de toute possibilité de justice. Cela veut dire des points de vue qui s’expriment dans la diversité et avec une certaine modération. Toutes choses que les médias à l’heure des chaussures de M. Dumas ou des tickets d’autoroute de M. Tapie ont largement répudié. Eux aussi au nom du plus de jouir journalistique et de l’urgence du conformisme de masse. Et au-delà de l’idéologie nauséabonde de média comme TF1 (« ce n’est pas nous qui sommes de droite, c’est le réel. »), il convient de s’interroger sur ce qui pourra, une fois l’orage passé, demeurer de ces événements.
J’ai pour ma part bien peur que rien ne subsiste. Si ce n’est de la communication. Les jeunes qui brûlent des voitures savent pertinemment qu’il n’y a aucun destin politique à leurs actions. Pourtant ils le font quand même. C’est que l’enjeu consiste simplement à défier Sarkozy et à trouver leur place dans le paysage de manière positive. Non pas que ce soit positif d’incendier des voitures mais que là au moins on parle d’eux pour ce qu’ils font vraiment, les destructions sont un fait objectif sur lequel le consensus bourgeois ou pas qui les discrimine ne peut rien. Et la communication comme dit Jean-Luc Godard si ça marche dans un sens, ça marche dans l’autre. Ce n’est donc rien moins que leur place sur la carte du monde qu’ils jouent. Mais comme pour leur « ennemi », ce n’est que de la communication… Hélas pour eux.


Copyright François GÉRALD

jeudi, septembre 01, 2005

Feindre ou faire le vide





- Allez, avoue que tu as eu du mal à décoller de ton fauteuil ! me lança le film pas peu fier de son effet. Certes Peindre ou faire l’amour m’avait laissé comme un sentiment de bien-être au cinéma, non pas de ceux qui vous laissent la certitude d’avoir vu un chef-d’œuvre, mais la sensation précise qu’on aurait bien fait encore un bout de chemin avec ses personnages.

- C’est vrai, tu m’as comme qui dirait scotché. D’ailleurs je ne sais pas trop quoi dire à ton sujet ni ne trouve vraiment quoi te reprocher. Tu es très réussi. Trop diraient certains.

- Laisse-les. Ce sont de mauvais coucheurs qui ne comprennent rien à l’époque actuelle. Lis plutôt la presse de ce mercredi, tu y trouveras un concentré d’éloges tout à fait mérités.

- J’avoue que je suis bluffé. De Libé au Figaro en passant par Le Parisien à l’unisson des Inrocks, on a rarement vu une telle unanimité si ce n’est pour une oraison funèbre.

- Charmant !

- Non je suis piquant, mais si tu veux la vérité : je doute qu’ils t’aiment autant que tu le crois.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Je ne sais pas si on peut t’aimer vraiment. On aime être avec tes personnages qui ont l’air de rien, préretraités du Vercors à qui il arrive de découvrir l’échangisme. Mais finalement, on ne sait pas ce qui se passe vraiment. Tu as un côté carte postale un peu agaçant dans son absence de dynamique du scénario.

- Tu es dur ! Il y a quand même la réflexion de Sabine Azéma à la fin quand ils sont sur le point de tout vendre pour rejoindre leurs nouveaux amis à Futuna et qu’elle se rend compte soudain à haute voix qu’ils peuvent très bien mener la même vie là où ils sont, quitte à prendre l’avion une fois de temps en temps pour enjamber le Pacifique. Accepter de ne pas tout changer quand cela commence à changer, c’est souvent le début de la révolution !

- Mao ! Trotski ! Bakounine ? Rosa Luxembourg ? Arlette Chabot ? Bon, j’avoue que tu marques un point. N’empêche qu’il y a dans le running gag de Daniel Auteuil s’allumant une cigarette et répondant systématiquement et un brin nerveux : Non ! Non ! à ses amis qui lui demandent s’il refume, un côté à la cantonade de pas très bon aloi. Comme dirait le regretté Serge Daney il y a là une façon de passer une alliance avec le spectateur sur le dos du scénario qui distingue l’esthétique de l’emballage publicitaire des films d’esthétique tout court. Comme s’il s’agissait de signifier un peu lourdement aux lecteurs de Télérama que leurs personnages isomorphes viennent quand même de s’envoyer en l’air avec les voisins : " vraiment gueudin le truc !". C’est un peu le hic avec les révolutions, on tient à se proclamer révolutionnaire, mais on survend l’affaire en élevant la Réaction au rang d’obstacle insurmontable jusqu’au jour où les contre révolutionnaires réalisent votre rêve et prennent le pouvoir dans le sang et la fureur.

- Comme tu y vas.

- Tu ne déranges personne et ravis tout le monde. Au fond tu es beaucoup plus épris d’intelligence et de crédibilité sociale que d’esthétique, de création d’émotion chez le spectateur. Au passage cela permet à tes acteurs de cabotiner juste un peu pour se faire remarquer. Mais aujourd’hui à part quelques débilos mentalos Villieristes ou la racaille Lepéniste, qui se soucie de faire la morale en matière de sexe ?

- Personne en effet.

- Dans la vraie vie, si tu veux mon avis, les personnages seraient un peu plus secoués que ce qui ressort d’une vague interrogation " morale ". Il y avait un nouveau philosophe, un temps ministre avant que ses collègues ne l’identifient comme baltringue, qui se trouva fort de faire un jour la critique de Mai 68.

- Oui je vois très bien.

- Pour lui le problème était que Mai 68 avait véhiculé l’idée qu’on pourrait donner libre court à ses fantasmes et réaliser toutes ses pulsions sexuelles alors que, disait-il, il y avait l’ordre social.

- Pas con.

- Fais le malin ! Les personnages de cinéma ne sont pas des théories mais des corps que les acteurs habitent – contractuellement certes, mais quand même : toute critique du travail des acteurs présuppose l’acceptation qu’ils sont les personnages-. Qu’est-ce qui réunit un couple aujourd’hui est une question à laquelle il existe une infinité de réponses, mais il n’empêche qu’un couple d’aujourd’hui qui découvrirait l’échangisme verrait ses affects, son histoire un peu plus secoués que ce que tu laisses entendre. Pour cela la préretraite de D.A. sur laquelle le film s’ouvre sert plus de prétexte à déshistoriser les personnages – comme si l’inactivité professionnelle valait brouillard identitaire, encore une idée à la mode ! - que de véritable événement scénaristique. Bref ce que ni toi ni ton ministre ne semblez capables de comprendre, c’est que jouir sans entraves, socialement parlant cela demande du courage. Courage qui n’est pas donné à tout le monde.


J’en avais trop dit. Le film s’était éloigné alors que je terminai ma phrase. J’aurais dû parler des acteurs pensais-je. Mais même les acteurs n’étaient pas spécialement dirigés. Nos liens s’étaient distendus au fil de ma diatribe finalement plus fournie que je ne l’aurais cru. Mais c’était comme ça. Il était vide et creux, joli comme les vertes prairies, certes, mais à la campagne aussi on meurt de solitude.



Copyright François GÉRALD


samedi, août 13, 2005

Monsieur ou Madame Smith




Soit un des couples les plus hot du moment. Soit un thérapeute pour couple, spécialité typiquement US s’il en est, mais fort pratique pour faire entrer des questions innocentes du genre : " Évaluez votre relation sexuelle entre un et dix. " Soit enfin des scénaristes trop paresseux pour confier à ce petit monde d’autre destin que celui de dézinguer force perdreaux et moult caves (sur commande uniquement). Secouez, mélangez. Vous obtiendrez au mieux une comédie ronflante et presque efficace quoique sobrement servie par sa réalisatrice. 
Car pour le reste, pour ce qu’Hollywood il y a encore vingt ans aurait désossé d’une comédie de mœurs délurée, le spectacle auquel nous sommes conviés, outre que les acteurs eux-mêmes semblent réticents à seulement faire semblant d’y croire, est d’une remarquable désolation. C’est qu’outre le fait d’être tueurs à gages, John et Jane Smith ont également en commun d’ignorer parfaitement la nature réelle de l’activité de l’autre. Le film s’articule donc sur cette levée du secret qui semble obséder le plus grandement la culture américaine contemporaine. Sauf qu’en l’occurrence, les deux tourtereaux, en apprenant qu’ils étaient rivaux sur " un coup ", plutôt que de joindre leurs forces, vont décider de se montrer fidèles à la " déontologie " maison qui veut que quiconque vous a identifié soit illico repassé comme on aurait dit chez Audiard. 

Premier coup de théâtre donc par où il s’avère que John et Jane Smith, plutôt qu’un couple à problèmes, est avant tout un couple d’étrangers. De fait, il faudra pas moins d’une demi-heure de sévère baston pour que les deux se rabibochent et réenjambent les flèches de cupidon sur lesquelles se fondait leur union. Mais c’était sans compter avec leurs employeurs respectifs qui ne l’entendent pas de cette oreille (on se demande bien pourquoi ?) et vont mettre à leur trousse la plus implacable armée de tueurs inefficaces qu’il soit possible de concevoir. Qu’importe ! un peu d’action fait frissonner l’échine de notre héros qui de retour chez le psy poussera le zèle devant sa compagne jusqu’à réclamer que la question " sur le sexe " soit reposée à laquelle, cette fois, il répondra par un dix visiblement satisfait. 

Comme si au fond, l’incommunicabilité du début qui tourna vite en une radicale étrangeté n’était que l’élément de décor d’une problématique beaucoup plus triviale et philosophiquement moins retorse puisqu’évaluable entre un et dix donc. Si ce film ressemble furieusement à un pur fantasme masculin (ne cherchez pas, vous n’y trouverez strictement rien sur ce qui fait un couple, sur ce qui passe ou pas de l’un à l’autre), ce qui choque le plus n’est pas tant le rôle dévolu à Jane (bien sous tous rapports), que le sentiment qu’elle n’est au fond là que pour justifier le fantasme du petit mâle américain en mal d’aventures pour épicer son quotidien. Mais ce politiquement correct du personnage de Jane est à double tranchant puisqu’en fait dans l’économie du scénario, plus qu’un personnage, elle est essentiellement une présence féminine. Et c’est là où cette comédie perd de son insignifiance. Car ce qui devient franchement inquiétant est cette façon qu’elle a de déployer le fantasme du mâle US comme un horizon non négociable, où la fonction de décors de l’autre (pas seulement des femmes) est en somme naturelle. Comme la fiction d’un homo-egomane qui chercherait avant tout, dans un vertigineux abîme narcissique, à croire en le bien fondé de ses fantasmes. Aux dépens des autres, aux dépens du réel. Mais là il est vrai on n’est plus du tout dans la comédie.

Copyright François GÉRALD