jeudi, septembre 01, 2005

Feindre ou faire le vide





- Allez, avoue que tu as eu du mal à décoller de ton fauteuil ! me lança le film pas peu fier de son effet. Certes Peindre ou faire l’amour m’avait laissé comme un sentiment de bien-être au cinéma, non pas de ceux qui vous laissent la certitude d’avoir vu un chef-d’œuvre, mais la sensation précise qu’on aurait bien fait encore un bout de chemin avec ses personnages.

- C’est vrai, tu m’as comme qui dirait scotché. D’ailleurs je ne sais pas trop quoi dire à ton sujet ni ne trouve vraiment quoi te reprocher. Tu es très réussi. Trop diraient certains.

- Laisse-les. Ce sont de mauvais coucheurs qui ne comprennent rien à l’époque actuelle. Lis plutôt la presse de ce mercredi, tu y trouveras un concentré d’éloges tout à fait mérités.

- J’avoue que je suis bluffé. De Libé au Figaro en passant par Le Parisien à l’unisson des Inrocks, on a rarement vu une telle unanimité si ce n’est pour une oraison funèbre.

- Charmant !

- Non je suis piquant, mais si tu veux la vérité : je doute qu’ils t’aiment autant que tu le crois.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Je ne sais pas si on peut t’aimer vraiment. On aime être avec tes personnages qui ont l’air de rien, préretraités du Vercors à qui il arrive de découvrir l’échangisme. Mais finalement, on ne sait pas ce qui se passe vraiment. Tu as un côté carte postale un peu agaçant dans son absence de dynamique du scénario.

- Tu es dur ! Il y a quand même la réflexion de Sabine Azéma à la fin quand ils sont sur le point de tout vendre pour rejoindre leurs nouveaux amis à Futuna et qu’elle se rend compte soudain à haute voix qu’ils peuvent très bien mener la même vie là où ils sont, quitte à prendre l’avion une fois de temps en temps pour enjamber le Pacifique. Accepter de ne pas tout changer quand cela commence à changer, c’est souvent le début de la révolution !

- Mao ! Trotski ! Bakounine ? Rosa Luxembourg ? Arlette Chabot ? Bon, j’avoue que tu marques un point. N’empêche qu’il y a dans le running gag de Daniel Auteuil s’allumant une cigarette et répondant systématiquement et un brin nerveux : Non ! Non ! à ses amis qui lui demandent s’il refume, un côté à la cantonade de pas très bon aloi. Comme dirait le regretté Serge Daney il y a là une façon de passer une alliance avec le spectateur sur le dos du scénario qui distingue l’esthétique de l’emballage publicitaire des films d’esthétique tout court. Comme s’il s’agissait de signifier un peu lourdement aux lecteurs de Télérama que leurs personnages isomorphes viennent quand même de s’envoyer en l’air avec les voisins : " vraiment gueudin le truc !". C’est un peu le hic avec les révolutions, on tient à se proclamer révolutionnaire, mais on survend l’affaire en élevant la Réaction au rang d’obstacle insurmontable jusqu’au jour où les contre révolutionnaires réalisent votre rêve et prennent le pouvoir dans le sang et la fureur.

- Comme tu y vas.

- Tu ne déranges personne et ravis tout le monde. Au fond tu es beaucoup plus épris d’intelligence et de crédibilité sociale que d’esthétique, de création d’émotion chez le spectateur. Au passage cela permet à tes acteurs de cabotiner juste un peu pour se faire remarquer. Mais aujourd’hui à part quelques débilos mentalos Villieristes ou la racaille Lepéniste, qui se soucie de faire la morale en matière de sexe ?

- Personne en effet.

- Dans la vraie vie, si tu veux mon avis, les personnages seraient un peu plus secoués que ce qui ressort d’une vague interrogation " morale ". Il y avait un nouveau philosophe, un temps ministre avant que ses collègues ne l’identifient comme baltringue, qui se trouva fort de faire un jour la critique de Mai 68.

- Oui je vois très bien.

- Pour lui le problème était que Mai 68 avait véhiculé l’idée qu’on pourrait donner libre court à ses fantasmes et réaliser toutes ses pulsions sexuelles alors que, disait-il, il y avait l’ordre social.

- Pas con.

- Fais le malin ! Les personnages de cinéma ne sont pas des théories mais des corps que les acteurs habitent – contractuellement certes, mais quand même : toute critique du travail des acteurs présuppose l’acceptation qu’ils sont les personnages-. Qu’est-ce qui réunit un couple aujourd’hui est une question à laquelle il existe une infinité de réponses, mais il n’empêche qu’un couple d’aujourd’hui qui découvrirait l’échangisme verrait ses affects, son histoire un peu plus secoués que ce que tu laisses entendre. Pour cela la préretraite de D.A. sur laquelle le film s’ouvre sert plus de prétexte à déshistoriser les personnages – comme si l’inactivité professionnelle valait brouillard identitaire, encore une idée à la mode ! - que de véritable événement scénaristique. Bref ce que ni toi ni ton ministre ne semblez capables de comprendre, c’est que jouir sans entraves, socialement parlant cela demande du courage. Courage qui n’est pas donné à tout le monde.


J’en avais trop dit. Le film s’était éloigné alors que je terminai ma phrase. J’aurais dû parler des acteurs pensais-je. Mais même les acteurs n’étaient pas spécialement dirigés. Nos liens s’étaient distendus au fil de ma diatribe finalement plus fournie que je ne l’aurais cru. Mais c’était comme ça. Il était vide et creux, joli comme les vertes prairies, certes, mais à la campagne aussi on meurt de solitude.



Copyright François GÉRALD