vendredi, décembre 16, 2005

Vichysmes






Il est des époques où la pensée vient à manquer. Les événements semblent s’y succéder dans un brouhaha confus, en dehors de toute positivité du désir, de tout travail conscient de l’intellect, ne laissant finalement en guise d’os à ronger que des symptômes à interpréter. Les récentes déclarations de M. Finkielkraut au quotidien israélien Haaretz semblent en participer pleinement tant la charge déconcerta par sa violence comme par son caractère irraisonné. 

En 1987, M. Finkielkraut publiait La défaite de la pensée qui allait assurer sa popularité auprès des médias. Dans cet ouvrage, il choisit de s’en prendre au travail de Claude Lévy-Strauss qu’au gré de quelques contorsions rhétoriques il accusait de relativisme culturel. La conséquence de ce relativisme culturel serait la dislocation des échelles de valeurs et, en un mot, la barbarie puisque selon Lévy-Strauss, « le barbare c’est celui qui croit à la barbarie. » Lévy-Strauss n’a évidemment jamais plaidé l’égalité en valeur de toutes les productions culturelles, mais là où le bât blesse pour notre nouveau philosophe c’est l’inscription dans toute forme de jugement culturel de notre propre ethnocentrisme. C’est ce qui fonde notamment les psychanalystes à exiger qu’on s’allonge sur le divan avant de prétendre à s’autoriser de soi-même. Si on ne peut être que frappé par la vulgarité de ce genre de propos et la puérilité dont ils se déduisent, il est intéressant de noter que la principale critique que M. Finkielkraut adresse au structuralisme, c’est de démonter le narcissisme national et de faire voler en éclat l’ethnocentrisme. M. Finkielkraut s’y posait donc déjà en défenseur de la superstructure, au nom d’un narcissisme tout puissant. 
Presque vingt ans plus tard, c’est sur un mode très singulier qu’il nous présente ses excuses. « Du puzzle de citations qu’il y a eu dans Le Monde, surgit un personnage odieux, antipathique grotesque auquel je n’aurais pas envie de serrer la main et on me dit, et là le cauchemar commence, que ce personnage c’est moi, je suis sommé d’habiter ce corps textuel, d’en répondre devant le tribunal de l’opinion. (…) Je présente des excuses à ceux que ce personnage que je ne suis pas a blessés. » Ce soudain hommage au vocabulaire structuraliste ne doit pas cacher la forêt d’ambiguïtés qu’il abrite. Car, en l’occurrence, l’article de Sylvain Cypel recensant les principaux extraits de l’interview donnée à Haaretz est, d’un point de vue déontologique, absolument irréprochable. Ne le fut-il pas, M. Finkielkraut aurait eu tout loisir de l’attaquer devant les tribunaux, et sur des faits aussi graves personne ne lui en aurait fait grief. De fait, ce n’est pas sur le plan des idées qu’il se place mais sur celui de l’image, du positionnement. « Sommé d’habiter ce corps textuel », il omet de nous dire si ce qui est présenté comme ses propos lui appartient ou pas préférant se réfugier dans « le cauchemar » d’un personnage qui ne serait pas lui.

De quoi s’agit-il ?
« En France on voudrait bien réduire les émeutes à leur niveau social. Voir en elles une révolte de jeunes de banlieues contre leur situation, la discrimination dont ils souffrent et contre le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont noirs ou arabes et s’identifient à l’Islam. Il y a en effet en France d’autres émigrants en situation difficile, Chinois, Vietnamiens, Portugais, et ils ne participent pas aux émeutes. Il est donc clair qu’il s’agit d’une révolte à caractère ethnico religieux. » La logique déductive des nouveaux philosophes est certes coutumière de ce genre d’amalgames grossiers, mais il est à noter que le racisme dont se plaignent les jeunes de banlieues est ici devenu des « difficultés ». Chacun constate chaque jour le racisme ordinaire dont sont victimes les Portugais à l’entrée des boîtes de nuit. Pour le reste, on note que selon une habitude propre à ce genre de garçons coiffeurs romantiques, l’essentiel de son propos consiste en l’élaboration d’un décor qui va permettre à sa petite personne de prendre la pose. Ainsi, alors que l’ensemble des journalistes, des policiers jusqu’aux Renseignements généraux, ont indiqué que les Islamistes, qui font pourtant l’objet d’une attention qu’on imagine relativement sévère, n’avaient rien à voir avec ces émeutes, alors que la mosquée de Paris a émis une fatwa intimant aux jeunes musulmans de ne pas prendre part aux émeutes, l’ensemble de ces événements seront relativisés et considérés, in fine, comme des éléments du décor non probants.

« On nous dit que l’équipe de France est adorée par tous parce qu’elle est « black blanc beur », en fait aujourd’hui elle est black black black ce qui fait ricaner toute l’Europe. Si on fait une telle remarque en France on va en prison mais c’est quand même intéressant que l’équipe de France de football soit composée presque uniquement de joueurs noirs. » Intéressant ? Plus loin :
« J’ai pourtant découvert qu’eux aussi envoyaient en première ligne de la lutte les plus jeunes, et vous en Israël vous connaissez çà, on envoie devant les plus jeunes parce qu’on ne peut pas les mettre en prison lorsqu’ils sont arrêtés. » Ici on est évidemment dans le pur fantasme d’intellectuel à bigoudis passant ses journées avachi devant LCI. Non seulement aucun policier n’a établi une quelconque organisation hiérarchique dans les groupes d’émeutiers, mais la vérité consiste quand même à rappeler qu’aucun des jeunes arrêtés au cours de ces événements n’a été relâché sans procès en raison de son âge. Et que dans l’ensemble les sanctions judiciaires ont été plutôt sévères. On est là encore dans le décorum romantico-idéologique purement fantasmatique.

« Mais en fait qu’est ce que veut Dieudonné ? Il exige une « Shoah » et pour les Arabes et pour les noirs, mais si l’on met la Shoah et l’esclavage sur le même plan alors on est obligé de mentir, car ce n’était pas une Shoah. Et ce n’était pas un crime contre l’humanité parce que ce n’était pas seulement un crime. C’était quelque chose d’ambivalent. » On peut sourire à la puérilité de ces considérations qui tendraient à exiger d’un crime contre l’humanité, concept contestable s’il en est, qu’il ne soit pas ambivalent. Rappeler que le judéocide nazi se justifia de débarrasser l’Europe de la souillure juive qui selon le mode propre à tous les délires paranoïaques contaminait littéralement l’espace, et expliquait, pour les nazis, l’ensemble des maux dont souffrait l’Europe d’alors, pourrait-il servir à relativiser cet événement inégalé à ce jour ? Ce qu’on sent poindre derrière cette vision « purifiée » du judéocide nazi, c’est quand même que le vrai crime contre l’humanité pour M. Finkielkraut, c’est d’attenter à l’intégrité de son moi, et en l’occurrence de son moi juif.

« Ils sont les damnés de la terre ». Imaginez un instant qu’ils soient blancs comme à Rostock en Allemagne on dirait immédiatement : le fascisme ne passera pas. Un arabe qui incendie une école c’est une révolte, un blanc c’est du fascisme. » Rhétorique Megreto-Lepeniste dans le texte.
« Quel lien y a-t-il entre la misère et le désespoir et brûler des écoles ? Je pense qu’aucun juif ne ferait jamais çà. » Grandeur et misère de l’ethnocentrisme mais qui a au moins le mérite de lever le voile sur les véritables ambitions de M. Finkielkraut : un juif l’eut-il fait, notre philosophe aurait pris son bâton de pèlerin pour aller faire la morale au délinquant, ce qui dénote on ne peut mieux son rapport de pouvoir au judaïsme. Au reste, a-t-on déjà vu un nouveau philosophe écrire ne serait-ce que trois lignes sur, par exemple, réalité et signification du Shabbat dans la France de 2005 ? Non. Mais il n’y a pas plus mécréants que les arrivistes.
« Je suis né à Paris et suis le fils d’immigrants polonais, mon père a été déporté de France, ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz, mon père est rentré d’Auschwitz en France. Ce pays mérite notre haine. Ce qu’il a fait à mes parents était beaucoup plus brutal que ce qu’il a fait aux Africains. Qu’a-t-il fait aux Africains ? Il n’a fait que du bien. Mon père, il lui a fait vivre l’enfer pendant cinq ans. Et on ne m’a jamais enseigné la haine. Aujourd’hui la haine des noirs est encore plus forte que celle des arabes. » Propos scientifiquement corroborés par une étude inédite à ce jour du journal Bilto !

« Bien sûr qu’il y a une discrimination. Et il y a certainement des Français racistes. Des Français qui n’aiment pas les Arabes et les noirs. Et ils les aimeront encore moins maintenant quand ils prendront conscience de combien eux-mêmes les haïssent. » Cette dernière phrase pour clouer le bec aux chiens galeux qui essayaient de chercher des excuses aux émeutiers en se demandant à voix haute ce qui pouvait bien les mettre en mouvement. Mais on notera particulièrement le « certainement » qui qualifie l’existence de Français racistes. « Je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé, je dis que je me demande si elles ont existé. » Jean-Marie Lepen.
« Prenez par exemple la langue, vous dites qu’ils sont d’une troisième génération, alors pourquoi est-ce qu’ils parlent le français comme ils le parlent. C’est un français égorgé, l’accent, les mots, la grammaire. » Djamel Debbouze et Arthur Rimbaud, au piquet !

Un tel déluge de haine peut laisser songeur quant à l’état dans lequel celui qui l’a provoqué était au moment de tenir ces propos. Pourtant la défense de M. Finkielkraut n’a jamais consisté à renier ces propos on l’a vu mais à insister sur un problème d’image. Au-delà, l’homme est suffisamment veule pour avoir selon une tactique hélas répandue implicitement accusé d’antisémitisme le journaliste du Monde dans une interview au Point parue quelques jours plus tard : « On ne va pas demander à un réac de s’expliquer. Si j’avais été un adepte inconditionnel de Deleuze et Foucault, Cypel m’aurait appelé. Mais un raciste juif, c’est une trop belle proie, bien plus excitante qu’un raciste tout court. »

Mais le plus choquant au fond c’est bien la réaction que de tels propos ont provoqué. Luc Ferry n’hésita pas à afficher son soutien à Finkielkraut « sans même avoir lu l’interview d’Haaretz. » De même Pascal Bruckner afficha son soutien annonçant d’emblée dans sa chronique du Nouvel Observateur : « Qu’il soit bien clair : je ne participerai pas à la curée contre Alain Finkielkraut. » avant de conclure la même chronique : « J’invite tous les esprits libres, quels que soient leurs désaccords par ailleurs, à le soutenir face à la tyrannie de minorités totalitaires porteuses d’un antisémitisme abject et d’une intolérance repeinte aux couleurs du progressisme. » Mais dans ces deux cas on reste si j’ose dire dans le domaine de ceux pour qui l’enjeu est de l’ordre des bijoux de famille. Qu’un nouveau philosophe soit raciste leur pose un sérieux problème d’image ; M. Finkielkraut lui-même a été rigoureusement incapable de s’expliquer sur le contenu de cette interview, s’attendre à ce que ses condisciples en mèche à mèche philosophique fassent mieux relève donc de l’utopie. Pourtant au-delà du cercle de ses intérêts bien compris, on a constaté un grand silence des médias audiovisuels. TF1 et France 2 en tête qui ne relayèrent même pas l’info de la polémique. Sur i-télé, Samuel Étienne dans son petit débat quotidien releva le défi mais ce ne fut que pour mieux conclure dans un large consensus qu’il y avait dû y avoir un « problème » avec l’interview d’Haaretz. Parmi les invités présents ce soir-là qui acquiescèrent on notera la présence de Christophe Aguiton ou du médecin urgentiste Patrick Pelloux qui pour être des habitués du cercle médiatique n’en sont pas pour autant des réactionnaires et encore moins des racistes. 

Pour expliquer cette très grande discrétion de la part de la plupart des médias dans cette affaire qui est sans doute la plus grande victoire de toute l’histoire de la nouvelle philosophie on ne peut faire l’économie d’un diagnostic cruel sur l’état des médias en France. Il est peu de dire en effet que depuis en gros les années quatre-vingt, le marketing a pris le pouvoir d’une façon tellement écrasante que prétendre aujourd’hui qu’un organe de presse pourrait avoir d’autres fonctions que rapporter de l’argent fait figure de morne utopie. Or le marketing assoit son pouvoir sur un savoir de réserve qu’il prétend détenir sur la France « d’en bas ». « Nous sommes un média de la demande » répètent à loisir Étienne Mougeotte et Patrick Lelay. Or la demande, qui n’est nullement méprisable, s’exerce par définition sur ce qui a déjà été proposé. Pour maintenir son efficace le pouvoir du marketing se doit donc d’exercer une censure totale sur toute forme d’invention formelle sans quoi c’est son propre savoir qui serait relégué au rang d’imposture. Les nouveaux philosophes ont eu il est vrai à ce titre une intuition géniale en anticipant cet état de fait et en confinant leur philosophie à des conséquences de l’air du temps. C’est ce que Deleuze appelait dédaigneusement la journalisation de la pensée. La critique de base de la nouvelle philosophie consista on l’oublie peut-être à fustiger ces intellectuels du vingtième siècle qui s’étaient fourvoyés qui dans le léninisme qui dans le stalinisme qui dans le maoïsme etc. Pour eux, l’intellectuel se devait de ne pas se tromper avec l’Histoire. Un tel concept qui peut sembler à première vue raisonnable ne vise guère en fait qu’à légitimer leur paresseux ethnocentrisme et justifier donc leur présence controversée sur les plateaux télés toutes les trois semaines. Ce capitalisme-là, celui de la raison souveraine de la demande, ne peut se permettre de critique sérieuse, les nouveaux philosophes sont donc les mieux à même de lui fournir tous les arguments pour continuer à imposer ses vues sur un espace social où la contestation, chute des idéologies oblige, semblera de plus en plus confuse. C’est que le vrai ennemi des nouveaux philosophes, au-delà des dictateurs lointains et peu menaçant pour eux, c’est celui qui s’en prend à la superstructure. José Bové, Les Guignols de l’info en sont deux exemples parmi d’autres mais au-delà ce qui importe c’est de faire les quelques contorsions rhétoriques nécessaires à nous faire découvrir la vérité vraie sous l’apparence trompeuse des illusions pas encore perdues. À ce titre Finkielkraut est sans doute le plus retors qui nous explique que « l’antiracisme sera au vingt et unième siècle ce que le communisme a été au vingtième. » Évidemment il s’appuie sur des témoignages de jeunes de banlieue qui, pour certains, tiennent un discours de haine de la France et dont je ne doute pas qu’il soit réel même si on peut aussi s’interroger sur ses arrières pensées. Mais dans un pays qui vote à 17 % pour Lepen la ficelle semble quand même un peu grosse. Sauf à ceux que cela permet de prendre la pose romantique de celui qui tient le discours qu’on n’attendait pas, et pour cause. Dans le même ordre d’idées Finkielkraut n’hésitera pas à accuser dans le Figaro « les Bobos qui roulent à vélo » de chercher une explication ou une interprétation à ces émeutes, là où il n’y a, selon lui, qu’un « pogrome antirépublicain ». Comme si le « pogrome antirépublicain » était quoique ce soit d’autre qu’une interprétation. Ce qui importe ici c’est de se conformer à la voix des puissants qui nous expliquent ce qu’il y a de bon à penser pour la défense de leurs propres intérêts. Il est toujours aussi frappant de constater le besoin qu’ont les arrivistes de monter en épingle des généralisations sociologiques pour asseoir leur pouvoir. Je n’ai moi-même jamais bien su ce qu’était un Bobo mais si vous remplacez ce terme par juif et vélos par grosses voitures, vous saurez à quel genre d’intellectuel vous avez affaire.

Il n’en va pas autrement quand il accuse Sylvain Cypel d’avoir formé un puzzle où il ne se « reconnaît pas » et qui lui vaudrait de passer de « l’univers du dialogue à celui du procès ». Car il n’y a pas si longtemps, un journaliste de France Inter a eu lui aussi les faveurs de l’organe judiciaire, mais c’était cette fois Alain Finkielkraut qui figurait au rang des accusateurs. À l’époque M. Finkielkraut associé pour la cause à l’ineffable Alexandre Adler et à l’avocat d’extrême droite William Goldnadel avaient intenté un procès à Daniel Mermet pour avoir ouvert son antenne à ses auditeurs qui, sur le répondeur de l’émission, s’en étaient pris un peu trop vigoureusement à leur goût à la politique de l’État d’Israël. Jusque-là tout va bien puisque la justice à fonction à se prononcer sur une possible incitation à la haine raciale. Mais elle en jugea autrement. Furieux nos trois lascars ne lésinèrent pas sur l’effet de manche et décidèrent donc d’assigner Mermet au motif qu’il avait rediffusé des extraits de l’interview d’un vieux médecin nazi qu’il avait débusqué et qui y confessait entre autres ses pratiques eugénistes sur les prisonniers des camps de concentration (toutes choses pour lesquelles le dit médecin avait été dûment condamné par la justice allemande entre-temps), les trois hommes feignant donc que Mermet se faisait l’avocat du nazi qu’il avait fait condamner… Mais le tribunal leur fit justice en les envoyant paître. Une telle infamie qui à mon sens discrédite à tout jamais toute forme de prétention à la moindre activité intellectuelle a, elle aussi, été passée sous silence par la plupart des médias. Il est vrai que le totalitarisme des médias télévisés, s’il est culturaliste, n’en est pas moins militant, question de vocabulaire, chez eux on dit fédérateur. Comme si au fond ceux qui nous présentaient les nouveaux philosophes comme quoique ce soit qui vaille tripette, avaient un peu de mal à ravaler leur chapeau et nous confesser ce qu’on avait déjà compris à savoir qu’ils n’étaient nouveaux qu’en ce qu’ils n’étaient en rien philosophes. 

Je n’espère pas qu’on dresse un cordon sanitaire autour de M. Finkielkraut, ces choses-là se font naturellement chez ceux que le cœur en dit ou ne se font pas. Pas plus que je n’appellerai à ce qu’on l’empêche de s’exprimer de quelque manière que ce soit et encore moins qu’on crève les pneus de son tricycle. Mais l’incapacité qu’ont eue les médias à réagir à ces propos haineux, c'est-à-dire à faire simplement leur travail de reportage, indique que la France des intellectuels a été remplacée efficacement par la France des chefs du marketing. Et que là où le débat faisait l’honneur de notre pays ne subsiste plus qu’un conformisme des luttes de pouvoir. Quoiqu’en pensent les nouveaux philosophes la question n’est pas de savoir si c’est bien ou mal de brûler une école. Cette question-là n’a jamais fait débat, avant, pendant et après les événements. Mais il est à l’honneur d’une démocratie de s’interroger sur la signification de sa criminalité, de ses jeunes « déviants », de ses marginaux, de s’interroger sur la signification des discours de ceux qui ne font pas partie de la majorité triomphante. L’illégitimité de la prise de parole devrait être la fonction première de ceux qui prétendent s’autoriser d’intellectualisme et la recherche des paroles orphelines le sacerdoce des penseurs de droite comme de gauche. 

Le racisme de M. Finkielkraut n’a rien d’une idéologie enracinée dans la croyance en l’inégalité des races. C’est plutôt le énième génuflexion d’un homme sans doute sincèrement chagriné qu’on l’accuse de racisme mais dont l’orgueil le prive de tout jugement face à cette nécessité où il est de contrebalancer son conformisme congénital par des poses radicales plus ou moins chics. Pour autant le paysage d’une France où toutes les valeurs de l’antiracisme, de droite comme de gauche, sont à ce point inopérantes a de quoi inquiéter. C’est l’image d’une France qui s’américanise autour de l’idée que la soif de pouvoir est non seulement normale mais saine et où les intellectuels qui interviennent dans ce jeu de quilles ne sont que des phraseurs impénitents qui viennent se préoccuper de ce dont les vrais fascistes ne veulent entendre parler à aucun prix : les restes. Les propos des députés réclamant aux enseignants un traitement « plus équilibré » de l’histoire coloniale participent du même fantasme que l’ordre symbolique appartient à quelques uns et qu’il n’y a donc aucune raison que ceux que le suffrage universel a envoyé à l’Assemblée nationale n’y aillent pas de leur petit couplet. Qu’aurait-on dit si le Bundestag avait voté une loi imposant d’éduquer les jeunes pousses germaniques au rôle positif du régime hitlérien ? Et pourtant qui peut nier qu’Hitler a bâti les premières autoroutes du pays ? L’enjeu est bien ici non pas de donner une vision idéologique de l’Histoire mais de s’accaparer les restes pour clore le débat. Car nul ne doute que la colonisation a eu des effets positifs mais c’est ici encore affaire d’échelle. Quels que soient ces effets positifs elle demeure, dans les faits, une entreprise criminelle à grande échelle qui plus est, idéologiquement injustifiable. On pourrait y ajouter les propos d’une académicienne et d’un ministre de la république sur la polygamie, les injonctions de quelques députés UMP au ministre de la justice d’engager des poursuites pénales contre des rappeurs ; et on voit bien à l’arrivée que trente ans après Lacan avait décidément bien raison : « le racisme, c’est accuser les faibles de jouir à la place des forts. »

Il ne s’agit plus de regretter avec les communistes l’existence d’inégalités voire d’injustice dans la société à quoi ils opposent leur logique redistributive plus très en vogue il est vrai, ce dont il est question c’est de promouvoir la domination des puissants comme un ordre immuable voire mieux, naturel. C’est le ressort de toute l’idéologie reagano-thatchèrienne qui règne sur le monde anglo-saxon. Quelles que soient les admirations ou les préventions qu’on ait vis-à-vis de la culture américaine, il est quand même un domaine où l’american way of life est en échec cuisant, c’est celui de la criminalité qui y est dix fois plus importante qu’ailleurs. Mais aux États-Unis, il est communément admis que les intellectuels n’interviennent pas dans les débats à la télévision ou dans la presse car disposant d’un savoir non démocratique. Dans ce monde-là, il est à craindre que nos jeunes de banlieues qui se révoltent de manière tout à fait comparable à ceux qui se soumettent à la Star Academy, c'est-à-dire briller avant de disparaître dans un masochisme non simulé, ne se révoltent plus à l’avenir. Car plutôt que vers de nouvelles émeutes, c’est vers la grande criminalité qu’on les conduit.

Copyright François GÉRALD