jeudi, décembre 14, 2006

Enrico Pieranunzi en concert



Enrico Pieranunzi (piano), Hein Van de Geijn (contrebasse), André Ceccarelli (batterie), en concert au Sunside, dimanche 12 novembre 2006.




En ces temps confus où « l’authenticité » est devenue un fétiche aussi courant qu’un ticket de métro, la relative bonne santé du jazz européen fait presque figure de menace face à la prégnance de l’homéostasie publicitaire des chefs du marketing. Prenez un pianiste italien amateur de Jankélévitch qui étudia le classique en plus de la philologie avant de publier une étude sur Bill Evans. Accompagnez-le d’un des contrebassistes les plus courus du continent, également enseignant à ses heures, et d’un batteur qui a renoncé à fuir le qualificatif de requin de studio, et l’observateur novice y flairera à coup sûr la pièce montée défectueuse. Les trois lascars étaient autant prédestinés au jazz, ce vestige de l’esclavage, qu’un brushing de nouveau philosophe à lutter contre l’oppression.

Pourtant, en ce dimanche de novembre, le trio, venu préparer l’enregistrement les jours suivants d’un cd à sortir pour les fêtes, ont apporté un démenti qui s’ouvrait sur un I hear a rhapsody caillouteux. Pieranunzi édictant sa loi de l’incidence comme motif central à tout son discours alors que Van de Geijn semblait hésiter à mettre la machine en route avec un premier solo qui comportait au moins une bonne idée par mesure sans qu’aucune ne soit développée. Mais c’est à André Ceccarelli qu’allait incomber la tâche de briser la glace. Si les imbéciles croient que le batteur de jazz est le meilleur ami du musicien, sa prestation dominicale en aurait à coup sûr édifié plus d’un, tant le petit homme de Nice, sans jamais tirer la couverture à lui, fit briller ses cymbales bien au-delà d’un simple tempo. Si l’art de la pulsation jazzistique est suffisamment ardu pour le commun des mortels, rares sont ceux en effet, qui sont capables en tapant sur leur bouzin de déposer une empreinte qui dépasse la dialectique du rythme-dessin contre le mélodie-couleur. Le diesel de Van de Geijn s’étant finalement mis en route, celui-ci nous gratifia d’une intro bégayante et contrapuntique dans l’ellipse d'On Green Dolphin Street à laquelle répondait le massicotage erratique de Pieranunzi. Car si l’ironie n’est jamais loin chez l’Italien, il n’est pas pour autant question chez lui de céder à la tentation de faire de l’esprit pour l’esprit. Les accents de la mélodie sont étirés jusqu’aux dernières limites qu’il lui trouve réfractant une intention matérialiste enjouée. L’anecdotique peut y faire irruption sans crier gare sous la forme d’un ornement de troisième plan soudain poussé au premier, dévoilant une solitude narrative quasi obsessionnelle.

Mais c’est avec le remix de la comptine disneyenne Someday My Prince Will Come (Un jour mon prince viendra) et des Feuilles Mortes que les trois hommes touchèrent un peu de grâce. Contrairement à un Keith Jarrett, adepte des introductions et extensions généreuses, par où il décèle les points de mutation (convergence et divergence) des structures harmoniques de deux standards enchaînés, Pieranunzi, à l’unisson de Van de Geijn, fait cohabiter un bout de phrase de l’un juxtaposé avec un morceau de l’autre, dans un procédé de montage cut où chaque citation vient présenter son étrangeté à l’autre et finalement sa finitude. Le contexte harmonique semble même s’y dissoudre alors qu’émerge un discours qui vient défier toutes les tentatives de téléologie du langage. 

Miradas, composition originale de Pieranunzi, viendra sceller le destin de ce concert avec ses grands aplats tordus, presque bancals, en une géodésie aléatoire des insuffisances de l’ego. Mille plateaux aux mille chemins pour y parvenir à travers les vallons les plus paisibles ou les falaises les plus abruptes. Comme une mélancolie sans la tristesse à peine relevée ce soir-là par le gai savoir qui parcourut l’assistance qu’une onde avait traversé la salle. Car si les académies du narcissisme ne manquent que trop rarement de s’interroger sur l’en-soi des ontologies les plus absconses pour se donner un contenant de saison, on aurait voulu leur répondre pour conclure quasi deleuziennement et un brin goguenard, que, décidément, la musique, c’est pour les bouffons.

Copyright François GÉRALD

jeudi, octobre 05, 2006

Reconstructing Harry





Il est des événements qui surprennent moins par leur contenu manifeste que par les commentaires qu’ils suscitent auprès des spécialistes. Il est même des événements heureux qui laissent un sentiment de fort malaise par l’écho qu’ils reçoivent dans la société.

Il en va ainsi de la nomination d’Harry Roselmack au poste de joker du jité de PPDA sur TF1. Avouons-le, on est d’abord amusé de voir un noir présenter les news sur la chaîne des Bouygues. Pourtant, au-delà de l’exotisme, on est frappé par cette façon qui semble aujourd’hui indiscutée qu’ont les présentateurs de news télés de s’identifier à des zombies mimant invariablement l’égale impartialité, la sereine neutralité ou la déontologique objectivité en prenant les pékins lambda que nous sommes, disons-le, pour des gogos. Allez donc demander à Harry s’il est de droite ou de gauche et vous vous trouverez fort aise de vous en tirer sans qu’il n’appelle la sécurité pour vous expulser du building. Tentez votre chance avec Élise Lucet, David Pujadas ou Claire Chazal, le résultat ne sera guère plus probant. Même Poivre qui fut pourtant président des Jeunesses Giscardiennes avant que sa carrière ne subisse un léger coup d’accélérateur aux alentours d’un peu après la présidentielle de 1974 trouverait sans doute le moyen de noyer le poisson en invoquant la grandeur de la figure du journalisme gaullien indépendant. C’est que l’impact du marketing sur la profession journalistique est telle que donner ce genre d’information revient de fait à se couper d’une moitié de son électorat potentiel, c'est-à-dire à susciter l’envie de prendre de la distance. Or, et c’est le paradoxe, plus les journalistes feignent l’objectivité, plus leurs infos sont biaisées. Car à force de n’ouvrir que des portes ouvertes par tous et pour tous (Lacan rappelait que la puissance d’une info réside en son inefficacité, en ce sens JP Pernaut ouvrant son treize heures sur « C’est le printemps, c’est important ! » reste un must absolu.), vient un temps pour qu’ils se demandent, les journalistes, ce qui les fait jouir. Ce qui fait jouir les journalistes de TF1, c’est d’être de droite mais de ne pas en avoir l’air. Ou pour retourner la charge, de s’appuyer sur le soi-disant savoir dont ils s’autorisent sur l’état du marché (c'est-à-dire de la demande qui est une question légitime, mais sur laquelle on a vite fait de substituer ses fantasmes personnels en espérant avec un zeste de flair y fonder le salut d’une carrière ambitieuse) pour colorier l’info selon ses opinions propres. Évidemment on objectera qu’à étudier
 Le Figaro, Le Monde et libération pour en évaluer les mérites, les critères d’une étude sérieuse ne pourraient se contenter d’en apprécier les qualités au gré de leurs engagements politiques (contrairement à ce que croit M. Rimbert dans son Libération, de Sartre à Rothschild). Ou pour être plus direct : être de droite ou de gauche n’a jamais empêché qui que ce soit d’être bon ou mauvais journaliste. Mais ce n’est pas de cela dont il s’agit car dans la course de vitesse aux scoops et au sensationnalisme qui n’épargne personne, faire preuve d’un peu de distance voire de prudence, c’est avant tout s’exposer à la possibilité que le concurrent, lui, n’ait pas pris ces gants-là. Le degré de connardisme parfois littéral qui en est la conséquence ne s’illustre on ne peut mieux dans cette bien oubliée aujourd’hui affaire Vorilhon, dit Raël, qui annonça à des journalistes réceptifs jusqu’à l’obscène, qu’il avait réussi le premier clonage d’un être humain. Autrement dit, pour comprendre la novlangue des jités télévisés, il faut savoir que sur TF1 ce ne sont pas ses journalistes qui sont de droite, c'est le réel. Ce naturalisme politique trouve son apogée dans les reality shows dont le principe est : pas de mise en scène, ce que le cinéphile de base comprend comme : pas d’images. L’expérience a prouvé combien ces shows étaient scénarisés selon une nécessité impérieuse : démocratiser le voyeurisme, c’est-à-dire la perversion.

Rien d'étonnant finalement sur une chaîne qui, en quinze ans de privatisation, était demeurée, jusque-là donc, zéro arabe et pratiquement zéro noir et dont un des principaux dirigeants, M. Villeneuve, quand il en eut fini avec son « cher ami » Jean-Marie Lepen, nous expliqua que la guerre du golfe N° 1 était « la guerre du monde civilisée contre les Arabes [1] ». Et cela l'est encore moins si l'on sait que le vice-président de la chaîne, M. Mougeotte a coutume de qualifier la population maghrébine de « ratons » ou de « bougnoules [2] », alors que la dernière campagne présidentielle a vu la chaîne nous faire le portrait d'un pays aux prises avec une menace intolérable : les teenagers arabes en survêtements Tachini avec les conséquences que l'on sait quant au vote Lepen dont la campagne fut pourtant unanimement décrite comme inaudible. Que les dirigeants de TF1 décident finalement de changer leur fusil d’épaule est finalement donc plutôt une bonne nouvelle. Mais de la part des commentateurs qui louèrent l’opération on attendait, pour le moins un minimum de circonspection. On en fut loin.

Un des plus vibrant supporter de la chaîne privée fut sans conteste M. Jean-Michel Maire, chef du service radio télévision du quotidien Le Figaro. Dès le 9 mars 2006, à l’annonce de la nomination d’Harry, il se fendit d’un premier « édito » dont le ton était d’emblée pour le moins… polémique. « A quoi servirait-il d’être la plus grande chaîne d’Europe si on en profitait pas pour révolutionner le PAF ? » Qu’un journaliste du Figaro entame sa chronique en louant le révolutionnaire des dirigeants de la une devrait déjà suffire à susciter des interrogations quant à cet article où il n’hésitait pas à vanter les « griffes encore suffisamment acérées » de Mougeotte et Le Lay. Mais il en fallait plus que ce modeste exercice de brosse à reluire où il nous expliquait que la chaîne du Minorange faisait « figure d’éclaireur » puisque le 31 août dernier, il remettait le couvert pour nous faire part de ses conclusions à propos d’Harry cette fois entiché du qualificatif de « bombe sexuelle » et dont « l’affaire » aurait selon lui provoqué « une réaction en chaîne ». Sans TF1, demande-t-il ainsi sans guère de pudeur, « Daniela Lumbroso aurait-elle été débarquée [des samedis soirs de France 2, N.D.L.R.] pour être remplacée par Anthony Kavanagh ? Canal Plus aurait-elle si largement ouvert sa grille chaque samedi soir à Jamel Debbouze ? ».

Il est peu de rappeler que si le PAF est globalement très blanc, TF1 est la seule chaîne à avoir jusque-là érigé la présentation monocolore en loi d’airain. Sur M6, pourtant soumise aux mêmes contraintes économiques et réglementaires, il me souvient d’avoir vu des Charly et Lulu présenter les émissions musicales à base de Top 50 pour ados alors qu’au moins un des deux n’était pas vraiment « BBR » ; sur France 2, le journal de treize heures fut confié, à plein-temps, lui, à un certain Rachid Arab ; quant à Canal Plus, on peut penser que sans une réelle indifférence à la couleur de peau de ses chargés d’antenne, les carrières des Éric & Ramzy, Omar & Fred et autre Jamel n’auraient peut-être jamais connu le succès qu’elles rencontrent aujourd’hui.

Pourquoi une telle myopie, pourquoi une telle amnésie ? Notre héros lâchait le morceau dès le 9 mars : « Ce serait faire injure à Patrick de Carolis [PDG de France Télévision] que de lui rappeler cette règle : en télévision aussi les symboles emportent tout sur leur passage. » Ainsi reconnaît-il de fait sinon l’anomalie en tout cas le retard de sa chaîne préférée, mais tout dévoué qu’il est à célébrer la force des puissants, n’hésite-t-il pas à nous expliquer que, dans le monde moderne, TF1 est la première chaîne d’Europe et, donc, que les autres ne comptent pas. C.Q.F.D.

C’est évidemment aller un peu vite en besogne quand on sait que la dite chaîne témoigne jour après jour de sa nostalgie de l’imagerie pétainiste sise en la fête des confitures de Clochemerle en Patois promue par un Jean-Pierre Pernaut élevé par les bons soins de M. Maire au rang de « mammouth de l’info » (sic), le tout au détriment de peccadilles comme l’ouverture du procès des faux électeurs de la Ville de Paris. C’est aller encore un peu plus vite sur le fait que, récemment, le président de l’UDF, M. Bayrou, pour avoir, au cours du jité de Claire Chazal, timidement mais avec une certaine conviction, critiqué un ordre médiatique injuste à ses yeux, témoignait avoir passé une heure et demie dans le bureau de nos deux grands démocrates que sont MM. Mougeotte et Le Lay, en précisant « les murs ont tremblé » (ceci qui répondra peut-être à la question : Qui est Harry ?).

Mais c’est finalement une étrange vision de la France qui se découvre ici devant nous. Un ancien tennisman devenu chanteur explique dans une interview intitulée « Mes quatre vérités » que « si Sarkozy passe [il se] casse », propos finalement expurgés avant publication par le directeur de la rédaction déjà coupable d’avoir publié des photos de l’ex-femme du ministre de l’Intérieur en compagnie de son nouveau compagnon ce qui lui vaudra finalement de perdre son poste. Un sondage donnant la candidate socialiste préférée des Français comme la personnalité inspirant la plus grande confiance en matière d’économie est subitement censurée par le quotidien économique de M. Arnaud qui fut témoin au mariage de notre icône mondiale des néogaullistes en veste pied-de-poule et chaussettes Snoopy. Un livre sort qui nous relate comment un ancien « nouveau philosophe » fait jouer de ses nombreuses relations afin d’obtenir la réécriture d’un article jugé pas assez laudateur à son goût, sans que personne ou presque, dans les médias où l’animal oublie pourtant rarement de s’auto promouvoir, ne juge utile d’en informer le public. Tout au fond semble converger vers une situation où la vérité a perdu tout caractère opératoire. Comme si, chute des idéologies oblige, il ne demeurait plus dans l’espace public que des luttes de personnes pour le pouvoir où les commentateurs seraient uniquement sommés de choisir leur camp et estimés selon les intérêts des plans de bataille des conseillers en communication. Il n’est qu’à voir l’état de la démocratie américaine qui élut en 2000 un président affirmant que le Christ était sa principale inspiration en matière de philosophie politique tout en envoyant des teenagers schizophrènes sur la chaise électrique, pour comprendre que ce genre de situation ne peut produire que des catastrophes incommensurables. Car c’est aussi le passage d’une société de production-consomation, à une société des dualismes imaginaires les plus stériles.

Tenant discours devant une assemblée d’agriculteurs, M. Sarkozy déclara récemment son émoi de voir ces hommes et ces femmes qui « se lèvent à cinq heures du matin », ont des horaires vertigineux, ne prennent pas ou peu de vacances, pour gagner « parfois moins que le SMIC, alors que certains gagnent autant sans se lever du tout ». Ce genre de propos qui font échos à la récente proposition du ministre, de limiter le droit de grève dans les entreprises « pour en finir avec la dictature des minorités » et qui résume la nécessité pour les plans de « com » de simplifier tout débat jusqu’à l’imbécillité en opposant les uns aux autres, c'est-à-dire en dernière analyse en renouant avec un Bien et un Mal qu’on peut redéfinir selon la conjoncture de ses intérêts personnels, est au fond la meilleure illustration qu’on pourrait donner de ce que Lacan définissait comme l’essence même du racisme : accuser les faibles de jouir à la place des forts.
Certes, la France n’est pas un pays raciste. C’est un pays où il y a 17 % de Lepénistes. Je ne suis pas sûr d’avoir la recette magique pour éradiquer ce fléau, mais peut-être serait-il opportun vis-à-vis de nos concitoyens noirs beiges jaunes ou autres d’avoir le courage de dire cette simple vérité qu’il y a des racistes en France. Peut-être que ce serait même le moindre des respects.
En attendant, on pourra toujours gloser sur la grandeur du pays des droits de l’homme ou sur ce rejeton du colonialisme qu’est si souvent la francophonie, mais d’ici là, Paris ne risque pas de se départir de son inenvié titre de capitale mondiale des villes de province.



[1] Lire TF1, Un Pouvoir. P. Péan et C. Nick, Fayard, p 436.
[2] Ibid, p 439, entretien avec P. Géraud.

Copyright François GÉRALD

jeudi, septembre 07, 2006

Les gosses de Cana



À voir la foison d’éditoriaux qui fleurissent dans les pages « Opinions » des journaux du monde entier sur la guerre au Liban, on ne peut être que frappé par le peu de prise sur le réel qu’ils semblent avoir. Les uns justifient les crimes d’Israël, les autres ignorent ceux du Hezbollah, et, au-delà des prises de parti légitimes et des informations injustement ignorées, apparaît une dimension par où il est clair que ce conflit est tout simplement insoluble.

Si on se force en effet à faire un temps abstraction de la qualité des belligérants, on constate que la réalité militaire qui fait qu’un pays est bombardé sporadiquement par des groupes clandestins réfugiés parmi la population civile est déjà inextricable en soi. On pourrait tourner et retourner la situation dans tous les sens, même en imaginant une armée libanaise un petit peu mieux équipée et un peu plus offensive, la mise hors d’état de nuire du Hezbollah serait nécessairement une affaire de mois plutôt que de semaines. Dès lors la stratégie israélienne de subsidiarité visant à bombarder des positions supposées du Hezbollah en espérant que, dans le tas, il en figure bien un ou deux relève effectivement d’une stratégie de destruction massive d’un pays ou d’une région entière. Pas un pays dans le monde n’arrivera jamais à ses fins en pareilles circonstances avec une telle stratégie.
 
Ce n’est pas de l’idéologie, c’est un fait qui veut que les gens réfugiés dans des caves qui en sortent uniquement pour balancer des missiles ne puissent être délogés à distance. Au demeurant, à regarder les photos publiées de certains quartiers de Beyrouth, on objectera facilement que si stratégie il y avait, le résultat s’apparente essentiellement à ce qui se tînt à Dresde en 1945. Ce qui clôt le débat. De plus il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner, qu’à terme, les sponsors du Hezbollah que sont la Syrie et l’Iran trouveront certainement le moyen de les équiper en projectiles de portée encore supérieure, ce qui lui permettra d’atteindre à peu près n’importe quel point du territoire israélien.
 

Plus surprenante encore, semble être la stratégie du Hezbollah. Excepté la minuscule enclave des fermes de Chebaa, le différend territorial avec Israël est quasi nul et la perspective de les voir s’attaquer territorialement à ce que le président iranien a qualifié « d’entité sioniste usurpatrice » (sic) n’est même pas un fantasme. Son chef, M. Nasrallah, affirme qu’il s’agit de « montrer à Israël que [notre] sang a un prix ». Faut-il en conclure qu’un état hébreu résolu à un pacifisme démonstratif recueillerait son assentiment ? Il est permis d’en douter. Néanmoins en voyant cette guerre impossible prendre place on ne peut s’empêcher de faire le lien avec l’évacuation des colonies de Gaza qui eurent lieu l’été dernier.

Là aussi en effet, les colons essuyaient des tirs réguliers de roquettes tirées depuis des positions palestiniennes conjuguées à des attaques à pied de militants armés. L’évacuation des colonies aurait donc pu signifier l’intention par Israël de réintégrer la légalité internationale et constituer un pas décisif vers la paix. Or pas même trois semaines après la fin des opérations d’évacuation, le Premier ministre Sharon annonça dans un silence écrasant et pusillanime de la diplomatie mondiale, qu’Israël allait « continuer étendre et renforcer la colonisation en Cisjordanie ». Dès lors il était clair que ce retrait n’était qu’une décision militaire motivée par le coût humain et financier d’une occupation regroupant huit mille colons israéliens au milieu d’un million de Gazaouites. Et que, pour les Palestiniens, la seule politique qui vaille avec Israël, devait être celle du maximum de sang. On sait les conséquences électorales qui s’ensuivirent et l’affirmation haut et fort qu’Israël ne négocierait pas avec le Hamas, pourtant élu démocratiquement, ne peut que faire sourire quand on sait qu’Israël a toujours rejeté les appels à la négociation lancés par Yasser Arafat ou Mahmoud Abbas, représentants légaux de la volonté populaire palestinienne. C’est qu’en somme, Israël aurait voulu que les Palestiniens démilitarisent les groupes armés, élisent des représentants qui eurent l’avantage de leur convenir (et encore, Shimon Peres lui-même ne faisait-il pas encore récemment l’éloge « du sens des responsabilités » de Mahmoud Abbas ?), le tout, peccadilles, alors que la colonisation des terres palestiniennes suivrait son cours…

On peut là aussi sourire à une telle perspective où notre toute jeune Europe a été fidèle à un vieux fantasme ethnocentrique qui veut que dans ce conflit il y ait d’un côté Israël c'est-à-dire la civilisation et de l’autre, les Arabes, mais au-delà, c’est à la prise en otage d’un processus de paix par les bellicistes des deux camps qui y trouve son apogée. Si Arafat et Rabin ont eu le courage de signer les accords dits d’Oslo qui prévoyaient la reconnaissance d’Israël par les Palestiniens et le droit pour ceux-ci à un état souverain, c’est qu’au-delà des blessures de l’Histoire, les deux hommes avaient compris qu’un morceau de réel viendrait inexorablement obstruer toute tentative de règlement militaire du conflit. Ou pour reprendre le point de vue de Rabin, qu’il ne pourrait y avoir que « deux vainqueurs ou deux vaincus à cette guerre ». C’est une politique de renoncement à un idéal. L’idéal d’un état d’Israël illégitime en cette terre pour les Palestiniens, l’idéal du grand Israël pour les Israéliens.

Cependant, à peine ces accords furent-ils portés à la connaissance du grand public, qu’on entendit dans un camp comme dans l’autre s’élever les protestations contre cette « trahison » de l’identité nationale. Le likud de MM. Olmert, Sharon et Netanyahou, n’hésita pas à organiser à travers le pays des manifestations où les honnêtes citoyens israéliens étaient invités à défiler derrière des pancartes grimant le Premier ministre d’alors… en officier gestapiste. L’Histoire est passée là-dessus et si on note que, depuis, tous les Premiers ministres israéliens élus furent des opposants à Oslo, la campagne de terreur que le Hamas initia avant et pendant la campagne électorale qui suivit l’assassinat de Rabin par un militant d’extrême droite a de fait joué un rôle décisif dans la défaite de la gauche pacifiste (ou pour le moins pro-Oslo) israélienne. D’un côté comme de l’autre, la pureté identitaire devait servir de viatique à une économie de la haine de l’autre toujours confortable lorsqu’il s’agit de trouver un paravent à ses propres turpitudes, mais qui, pour le coup n’a rien d’Israélo-palestinienne. Qu’on en juge par le narcissisme identitaire hystérique que George Bush a remarquablement instrumentalisé pour justifier son aventure coloniale irakienne, ou bien encore par les 17 % des suffrages obtenus par Jean-Marie Lepen alors que partout en Europe ses congénères fascisants se sentent pousser des ailes. Partout en cette ère globalisée, les racines ont cessé d’être une ressource où l’on se replonge pour revivifier un projet d’avenir pour être élevées au rang d’un idéal que le réel, c’est son travail, n’en finit plus de fissurer. Le prix à payer étant toujours le même avec ces gens qui se croient maître du symbolique, à savoir une dévastation quasi-totale de tout ce qui ressemble à un art de vivre.

Au fond ce qui choque le plus dans cette guerre c’est l’émergence d’un fantasme purement symbolique. Les bombardements israéliens ne servent à rien et ne peuvent même pas être considérés à l’aune du narcissisme des soldats de Tsahal, (même ses officiers doivent de temps en temps avoir l’exigence d’un sentiment du travail bien fait). Ceux du Hezbollah, on l’a vu, n’ont aucun autre objet que d’apparaître sur la carte des menaces crédibles à la sécurité d’Israël. Comme si au fond on assistait à un combat de deux visions symboliques du monde qui se seraient fait face pendant ces dernières semaines tout en s’ignorant royalement et alors que sur le terrain les corps que l’on ramasse en pleurant, en invoquant quel dieu, viennent finir leur parcours dans les colonnes de statistiques nous demandant si 1 000 morts c’est beaucoup ? L’autisme est décidément une valeur à la mode depuis Rain Man, puisque les fantasmes qui se déploient au Sud-Liban actuellement semblent ne plus avoir de comptes à rendre au réel ; comme s’ils en étaient par trop dysharmoniques pour avoir la moindre chance de s’effectuer ici et maintenant, comme s’ils se réduisaient à deux purs pompiérismes indifférents mais complices, confinant les hommes, les femmes et les enfants assassinés à des collatéralités aléatoires et insignifiantes.

Dans sa croisade pour « les valeurs », c'est-à-dire les siennes, le Président Bush peut aujourd’hui s’enorgueillir d’avoir remporté une bataille inespérée contre celles véhiculées par Mai 68 et le peace and love du Flower Power, car ce qui fait symptôme dans ce conflit sans objet où la totale désinhibition des militaires israéliens semble s’efforcer de rendre hommage à l’apolitisme fou des attentats suicide palestiniens, c’est bel et bien la victoire du militaire. Sur les civils. Chapeau messieurs.

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mardi, janvier 10, 2006

Sharon, du faucon au vrai prestidigitateur

©Virginie Terrasse / www.virginieterrasse.com

À voir l’empressement avec lequel les médias se sont emparés dans un bel unanimisme du bilan politique de Sharon, on en vient à se demander si le Premier ministre israélien ne serait pas devenu une icône publicitaire centralisant les désirs et satellisant leurs sujets avec une plasticité de bon aloi. « Une ère d’incertitude » titrent les uns, « Sharon est irremplaçable, qui va le remplacer ? » s’alarment déjà les autres, « Après Sharon le déluge ? » se demandent finalement les plus troublés. Sur i-télé, le politologue Frédéric Encel rappelle en guise d’hommage, que le président Moubarak (« le leader le plus puissant du monde arabe ») aurait récemment déclaré son espoir que Sharon remporte les prochaines élections législatives et Jack Straw, ministre britannique des affaires étrangères, de saluer « les actes courageux de Sharon qui avaient été approuvés par l’ensemble de la population israélienne ». On pourrait multiplier ainsi les exemples d’hommages rendus à travers le monde, on peine à croire qu’ils s’adressent au faucon parmi les faucons de la politique israélienne. C’est pourtant à un singulier renversement d’étiquette auquel nous avons assisté depuis la prise de pouvoir d’Ariel Sharon en 2001.

Les premiers pas dans la vie publique israélienne de Sharon ne furent guère, il est vrai, empreints du sceau de la subtilité. En 1953, après une incursion palestinienne qui fit trois morts coté israélien, le gouvernement d’alors chargea le jeune commandant Scheinerman qui ne s’appelait pas encore Sharon de monter une opération de représailles à la tête de l’unité 101 formée par ses soins. À Qibya, petit village palestinien, on releva 69 morts, l’envoyé des Nations Unies, le général Vagn Bennike témoignant : « Des corps criblés de balles près des portes de sorties et de nombreux impacts sur les portes des maisons démolies prouvaient qu’on avait forcé les habitants à rester à l’intérieur alors qu’on faisait sauter les maisons


Dans le même ordre d’idée (du crime de guerre), on pourrait revenir longuement sur les massacres de Sabra et Chatila en 1982 où environ 1 200 civils furent massacrés par des phalangistes chrétiens sous contrôle du ministre de la Défense d’alors Ariel Sharon, mais ces faits ont déjà été largement commentés.

Quand il arrive au pouvoir en 2001, Sharon commence par décréter Arafat persona non gratta à Tel Aviv. Premier fait curieux du mandat de Sharon, l’ensemble de la communauté internationale n’émet guère de réserves malgré l’élection du chef palestinien au suffrage universel, une première dans le monde arabe, ce qui rend de facto toute possibilité de négociation nulle et non avenue. Certes, Sharon avance comme argument qu’Arafat est un « assassin », mais on l’a vu il n’est guère en position de donner la moindre leçon à qui que ce soit sur le sujet. Pour le moment le fin tacticien qu’est Sharon a un besoin : gagner du temps. Quelques années plus tôt, on l’oublie trop souvent, Ytzak Rabin avait fait un drôle de pari en obtenant d’Arafat un accord de reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP. À l’époque, Sharon avait qualifié les accords d’Oslo d’erreur historique et de trahison. Dans la foulée le parti de Sharon, le Likoud, organisait moult manifestations de protestation dans les rues de Tel Aviv dans lesquelles les militants du parti conservateur paradaient sous des pancartes grimant le Premier ministre d’alors… en officier gestapiste. On connaît la suite et les accords d’Oslo se révélèrent finalement la plus formidable escroquerie dont furent victimes les Palestiniens, l’ensemble de la classe politique israélienne concourant unanimement depuis l’assassinat de Rabin à en trahir aussi bien l’esprit que la lettre.

De fait, la haine tenace dont Sharon témoigna à propos des accords d’Oslo résidait en ceci que Rabin avait compris que ce conflit avait atteint un point de non-retour où il ne pourrait y avoir que deux vainqueurs ou deux vaincus. Sharon, lui, en bon militaire qui n’avait jamais témoigné qu’une très grande méfiance envers les politiques (lesquels le lui rendirent généreusement, cf. la phrase de Ben Gourion disant de lui qu’il pourrait faire « un bon homme politique s’il était seulement capable de dire la vérité »), savait qu’aussi bien contre la Syrie que contre les Palestiniens le combat militaire était gagné et qu’il ne fallait à aucun prix laisser la diplomatie entraver la latitude qu’avait Israël d’en jouir librement.

Il faut dire, quitte une fois encore à prendre le contre-pied de ce qui s’émet copieusement de commentaires actuellement, que, dans l’histoire politique d’Israël, Sharon s’est singularisé en se faisant sur la scène intérieure l’un des principaux promoteurs d’une colonisation des territoires palestiniens qui n’a jamais cessé et sur la scène diplomatique celui qui en toutes occasions s’opposa à tous les plans de paix de tous les gouvernements d’Israël avec tous ses voisins. Sans aucune exception. Certes l’évacuation des colonies de Gaza fait incontestablement partie de ces actes qu’on ne saurait critiquer d’emblée. Mais de deux choses l’une, ou bien Sharon a décidé l’évacuation parce qu’il est contre la colonisation, ou bien c’est parce qu’il en est arrivé à la conclusion que la situation n’était plus tenable pour Israël. Il n’est qu’à écouter les déclarations qu’il fit seulement quelques semaines après la fin de l’évacuation des colonies où il réaffirma à plusieurs reprises et en public qu’Israël allait « continuer, étendre et renforcer la colonisation », pour comprendre que cette décision servit avant tout les intérêts du Hamas, en particulier de sa branche militaire. Aucun média ne releva cette déclaration qui ne suscita aucun commentaire dans les chancelleries. Sharon semble avoir comme anesthésié le monde occidental en maniant la carotte du dialogue constructif et le bâton du chantage à l’antisémitisme. Si bien qu’aujourd’hui encore il semble impossible d’appeler au respect du droit international sans redouter l’insulte d’antisémitisme. Il n’y a pas si longtemps, au cours du banquet annuel du Crif, son président, en présence de nombreux ministres, n’hésita pas à expliquer que la raison de l’antisémitisme en France, c’était la politique arabe de la France ! La plupart des médias ne relevèrent même pas ces propos et aucun des ministres présents ne s’indigna.

Nombre de journalistes semblent de nos jours littéralement obnubilés par la mythologie du pouvoir (pas seulement à la télévision). À ce titre ils vivent dans la permanente nécessité de trouver des justifications aux pouvoirs en place par où ils espèrent légitimer le leur. Après les louanges sur « l’homme de paix », viendront donc les effluves de la peopôlisation nous demandant « qui était vraiment Ariel Sharon ? » (i-télé), et dont la suite logique serait donc : « Le boucher sanguinaire de Sabra et Chatila nous aurait-il changé en truffes ? » Au fond l’icône Sharon ressemble de plus en plus à une de ces figures de la « télé-réalité » que quelques spécialistes en spécialités auraient finalement travesti de faucon en colombe, pour le bien du bon sens commun.

Certes, la « communication » d’Israël n’a pas toujours été aussi radieuse et encore aujourd’hui certains journalistes n’hésitent pas à faire leur métier contre le vent des modes, mais le besoin de passer les plats d’un puissant dépasse largement le cadre d’un conflit particulier où les indices des véritables intentions du général ne manquaient pourtant pas. Sa disparition de la scène politique se produit finalement à un moment clé de sa carrière. Il ne fait guère de doutes aujourd’hui que son projet politique qui consistait en une séparation unilatérale des Palestiniens sur la base de la frontière actuelle du mur englobant la plupart des colonies israéliennes en Cisjordanie était à bout de souffle en termes de communication et n’aurait pas pu se prolonger très longtemps sans qu’il dévoile plus ses cartes. Elle laisse donc un double vide pour les Palestiniens et pour les Israéliens. Pour les premiers, c’est assurément une excellente nouvelle, aucun gouvernement Israélien ne semblant en mesure avant longtemps de conjuguer une « communication » aussi efficace auprès des grands médias et des actions militaires et une colonisation aussi éloignées des nécessités d’un processus de paix. Pour les Israéliens, la question de la gestion de l’héritage par Ehoud Olmert est la principale interrogation. Il n’est pas impossible en effet que le peu de charisme de celui-ci pose problème dans la campagne électorale au fur et à mesure de son avancement. Face à un Likoud désaxé dans une stratégie clairement No future qui ne manquerait pas de conduire Israël vers un isolement international comparable à celui de l’Afrique du sud il y a vingt ans, et face à un parti travailliste qui s’est clairement recentré à gauche avec l’éviction de Pérez, Kadima ne semble pas à première vue manquer d’espace pour prospérer. Mais pour peu que le leader travailliste Amir Peretz parvienne à grignoter quelques points dans les sondages sur les questions économiques et sociales, Olmert serait vite tenté de regagner ces voix par un recentrage à gauche qui ne manquerait pas de provoquer des tiraillements de la base de Kadima qui vient essentiellement du Likoud. Olmert se retrouverait alors dans la position d’appoint que Sharon souhaitait réserver à ses deux ailes. Ce serait finalement une cruelle ironie pour lui que le parti qu’il avait créé avec une feuille de vigne recouvrant la droite israélienne soit devenu le cache sexe du parti travailliste le plus à gauche depuis vingt ans ! Mais cela, ce sera aux électeurs d’en décider.

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Produire, disent-ils.


                                                           Bill Evans (1929-1980)

Il aura donc fallu une nuit à l’Assemblée nationale pour que des élus du peuple traversent les clivages traditionnels et, comme souvent en pareil cas, fassent preuve d’un peu de bon sens en autorisant le téléchargement jusque-là illégal d’œuvres artistiques sur le net en échange d’une contribution forfaitaire, appelée : licence légale. Il est remarquable que dans cette affaire, le gouvernement qui avait tout fait pour que ce projet de loi soit voté en interdisant aux citoyens d’en débattre sous la pression des lobbies du disque et du DVD, se soit finalement fait prendre à son propre jeu par des députés sans doute un peu las de jouer les godillots devant les yeux qu’on imagine embués de leur progéniture.

Au départ, le projet de loi du lobby du disque consistait à mettre en place des systèmes de cryptage des CD afin d’empêcher les internautes de les lire sur leur ordinateur et, partant, de les encoder en mp3 pour les faire voyager sur le net, le tout étant agrémenté de sévères mesures censées décourager les petits malins qui se seraient aventurés à dépouiller ces systèmes de cryptage de leur efficacité par des programmes de contournement. Or, à supposer que quoique ce soit de cet ordre soit susceptible d’entrer en vigueur, il restera toujours aux internautes la possibilité d’encoder leurs CD préférés depuis la sortie de leur lecteur de salon. Le téléchargement est aujourd’hui entré dans les mœurs pour plus de huit millions de Français et des dizaines et des dizaines de millions d’internautes à travers le monde. On peut s’interroger sur ce phénomène, pas considérer les millions de personnes qui téléchargent comme des voleurs surtout quand dans leur immense majorité ils reconnaissent la valeur de ce qu’ils téléchargent et affirment être prêts à payer. En outre, dans un monde où des gamins de dix-huit ans pénètrent les ordinateurs de la CIA ou du FBI, on est frappé du peu de réalisme dont semblent se parer les promoteurs de ce projet. À l’heure où l’on enregistre un triplement des ventes de lecteur MP3 (4.7 millions d’unités en France tout de même), on se demande de même avec quoi les acheteurs pourraient les alimenter sinon des fichiers illégaux puisque leurs propres CD nouvellement acquis ne seraient plus encodables. Mais les lobbies des maisons de disques n’en sont plus à une contradiction près tant cette affaire présente objectivement pour eux tous les caractères d’une fin certaine annoncée.

Revenons en arrière. Au début des années quatre-vingt, avec l’apparition du CD, l’industrie nous expliqua qu’on avait atteint le « son parfait », concept stupide s’il en est, et que la durée de vie de ce nouveau support serait illimitée, deuxième mensonge. La contrepartie était financière et d’un vinyle 33 tours que l’on payait entre 40 et 50 francs on passa au CD qui fut vendu 100 francs. Certes, au début, on nous expliqua que les coûts de fabrication étaient tels que le prix se justifiait pleinement. Sauf qu’avec le temps non seulement les prix ne baissèrent pas mais ils continuèrent d’augmenter. Les barons de l’industrie du disque avaient mis la main sur un concept bien connu des économistes : l’élasticité prix de la demande. Le principe en est très simple et consiste à supposer qu’un fan de U2 est prêt à mettre 15 euros pour avoir leur nouveau CD puis 20 euros puis 25 euros et ainsi de suite jusqu’à ce que la marge réalisée multipliée par les ventes produise un résultat optimum. Dans un monde où les notions d’identité et de référents culturels semblaient de plus en plus confus et où l’héritage soixante-huitard avait considérablement démocratisé le principe d’un large accès à l’art, ils venaient de découvrir qu’ils étaient assis sur une mine d’or. L’industrie fit ainsi prospérer sa barque qui vogua d’autant mieux que l’ensemble du back catalogue pouvait être réédité en CD produisant de nouvelles sources de profits sans coût important en même temps que l’idéologie néolibérale imposa des ratios de rentabilité qui empêchaient toute prospection sérieuse en vue d’une politique de long terme. Si bien que d’un monde de producteurs aventuriers en quête de coups ou détenteurs d’une véritable esthétique (voire les deux), on passa peu à peu à un monde de technocrates du marketing jamais en retards quand il s’agit de faire mesurer le bien-fondé de leur « savoir » sur l’état réel du marché. Or le marché par définition ne s’adresse qu’à ce qu’il connaît déjà. Cette conception d’une demande à satisfaire, aujourd’hui absolument dominante dans tous les médias, ne peut par conséquent s’exercer qu’au détriment de toute possibilité de création sans quoi c’est le « savoir » qui s’en trouve discrédité. Il m’est arrivé à une époque où j’étais critique de rock d’entendre une chanson en me disant que ça allait « cartonner ». Certes, il a pu m’arriver de me tromper, mais j’avais plutôt une bonne oreille de la réalité sociologique du terrain. De là à croire que j’aurais eu un savoir sur ce qui fait qu’une chanson marche ou pas il y avait évidemment un pas que mon banquier se serait pourtant félicité que je franchisse. Ce qui fait qu’un disque se vend à un million d’unités, c’est l’existence d’un million de quidams pour en acheter un exemplaire chacun, point barre. Croire qu’il y a des points communs entre tous ces acheteurs peut sûrement intéresser les sociologues mais réunir sous un syntagme unitaire les fans de Patrick Bruel ou de n’importe quel autre n’est qu’un fantasme totalitaire qui en dit long sur le mépris qui accompagne ces discours culturalistes. Du coup c’est l’ensemble de la demande qui se réduit de plus en plus à ce qu’en imaginent les pontes de l’industrie du marketing, c'est-à-dire à leur narcissisme bourgeois en mal « d’authenticité » (entre autres balivernes du même acabit) et sa cohorte de chanteuses à rouflaquettes qui n’en finissent plus de défaillir au bord de falaises jamais assez crépusculaires. À l’heure où l’on semble vouloir s’interroger avec raison sur les banlieues, il ne devrait pas avoir besoin d’être un grand économiste pour comprendre qu’avec un prix moyen du CD à 23 euros hors promotions, la constitution d’une discothèque pour un audiophile de ces milieux est tout simplement impensable.

Tout cela n’est pas prêt d’inquiéter les pontes de l’industrie du disque qui, tant que leur cœur de cible, la classe moyenne, achète leurs produits customisés n’ont guère de raisons de se sentir comptables des difficultés économiques du pays. Pas plus qu’on ne s’inquiéta au début des années quatre-vingt-dix de l’explosion du commerce des disques d’occasions qui allait croître d’autant mieux que les graveurs de cd ne tarderaient pas à faire leur apparition créant un nouveau genre de consommateurs uniquement détenteurs de copies maison, les originaux étant systématiquement revendus dans des réseaux jusque-là essentiellement fréquentés par les critiques de rock… À l’heure des partenariats Orangina-Saga Africa-TF1, l’industrie n’en avait cure croyant posséder ce qui la rendait invincible : le monopole de la diffusion. Or la licence légale vient remettre tous ces privilèges en jeu. D’une part les internautes œuvrent eux-mêmes à la diffusion des artistes et de leurs produits sans qu’aucun coût ne soit constatable pour les maisons de disques, d’autre part la rémunération peut se faire selon des assiettes de répartition au même titre que la diffusion dans les discothèques ou la radio. À compter 5 € par internaute et par mois, à raison de 10 millions d’internautes cela fait 600 millions à terme, soit 4 Mrds de Francs ! Peccadilles ! La gratuité est un leurre démagogue et hypocrite qui met en danger la création nous explique-t-on. La vérité est que la guerre est déclarée entre une industrie de la diffusion qui ne brille guère par son attachement à la moindre politique de production (personne ne songe sérieusement à tenter d’identifier une esthétique Universal ou Warner ou Gaumont ou même d’unités de production à l’intérieur de ces conglomérats) et qui ne survit que par la grâce de la puissance de feu de ses opérateurs marketing, c'est-à-dire essentiellement son monopole d’accès à la diffusion et le doux monde de ceux qui, contrairement à ces « professionnels », savent encore dire : « j’aime ».

« Il y a aussi une incompréhension totale de la place des arts dans la société, en les idéalisant par naïveté ou par intérêt débile, du niveau de la gourmandise de l'enfant qui se fait enfermer la nuit dans une pâtisserie. » Au risque d’apparaître comme un dangereux « déviant » aux yeux des spécialistes de « la place des arts dans la société » que semble revendiquer M. Frodon, personnellement, je ne me lasse pas d’avoir accès à des millions de titres que je peux télécharger et écouter sans me demander si cela va me coûter plus que je ne peux payer. Là encore l’amour de la musique fait partie de ces choses que ceux qui le partagent ne négocient pas malgré les injonctions des plaisirologues quantitativistes dont nous abreuve le puritanisme ambiant. Malgré les chiffres ridicules avancés pour estimer les pertes de l’industrie du disque, il reste à démontrer que les titres téléchargés aient une valeur marchande car, dans la mesure où l’accès est gratuit, chacun peut se tourner librement vers des choses qui ne le regardent pas et vers lesquels en temps normal il refuserait de se tourner. À l’heure où le marché de la musique « s’étroitise » de plus en plus en une infinité de niches toujours plus indescriptibles, les internautes traversent les contre-allées pour se découvrir finalement fans de Public Enemy et Chostakovitch, des Stooges et Bill Evans, Julien Clerc et Megadeath (à ce titre les listes de « partages » de clients comme souslseek sont parfois très étonnantes et mériteraient à elles seules une étude sociologique). Ce qui saute, ce sont les a priori culturels. Non pas que les subjectivités n’opèrent plus mais la musique cesse d’être un objet de référence qu’on agite comme un fétiche dans les cocktails pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais du cesser d’être, un objet sensible censé produire de l’émotion à l’intersection du subjectif et de l’objectif. Bref la culture de ligne de masse dont les chefs du marketing ont (indûment ?) hérité de Mai 1968 est pulvérisée au profit d’une consommation fondée sur la singularité d’une expérience sensible. Il n’est pas innocent à l’heure où les bureaucrates du disque n’en finissent plus de gémir leur blues du chiffre d’affaires évaporé sur l’autel du téléchargement, de se rendre compte que leurs dépenses de marketing ont été multipliées par deux en dix ans ! Moins produire pour plus distribuer (et plus marger) c’est au fond le leitmotiv de toute l’idéologie néolibérale qui répudie le travail comme valeur, mais c’est avant tout le symptôme d’un monde où les décideurs semblent de moins en moins concernés par ce qu’ils produisent. Pascal Nègre, P-DG d’Universal ne cesse de se vanter d’avoir « monté 1,2,3 Soleil » ou d’avoir relancé la carrière d’Alain Bashung avec Osez Joséphine, jamais d’avoir fait le son de ceci ou cela.

Mais le comble de l’hypocrisie est atteint quand on nous explique que l’art est un objet singulier qu’il faut respecter et qu’on ne peut décemment pas considérer comme un flux. Car les cartes d’abonnements Gaumont et UGC qui permettent à leurs détenteurs de voir tous les films qu’ils veulent chaque mois m’ont tout l’air de ressembler à une licence légale. La différence c’est que nos grands théoriciens anti-liberticides ont juste analysé qu’à défaut de produire des films plus convaincants pour le public, la meilleure façon d’augmenter leurs recettes consistait à empêcher le spectateur d’aller chez le concurrent. La seule vraie question ici est donc essentiellement une affaire de gros sous. Et il ne sera pas dit ici que quels que soient les arguments pour la licence légale, la question doive être traitée à la légère. Il est même impossible de fixer a priori un tel montant sans en évaluer l’usage. Car les vrais victimes en seront bien sûr les magasins physiques dont personne ne souhaite la mort et qu’il conviendra de protéger peut-être par une politique de prix unique comparable à celle du livre. La licence légale comporte sûrement des embûches à mettre en œuvre pour ceux qui aiment l’art, mais il y a un point qui demeure incontestable, c’est qu’elle représente un idéal de la distribution des contenus directement du producteur au consommateur à un coût incomparable. Reste dès lors à en fixer les règles et à en évaluer l’application. Ce devrait être la tâche d’un gouvernement responsable. On en est apparemment très loin. Ce qui est sûr en tout cas c’est que si le projet RDDV des lobbies est adopté tel quel, il ne produira aucun effet substantiel avant quinze ou vingt ans au plus tôt tant la culture du téléchargement est aujourd’hui entrée dans les mœurs. Cela aussi les industriels en ont pleinement conscience qui s’en moquent complètement pourvu qu’on maintienne à tout prix leur monopole économique et culturel. Sans quoi il se pourrait que M. Nègre et ses condisciples soient convoqués par l’Histoire pour nous narrer le fin mot de la réalité de la demande de la crémière de moins de cinquante ans de Montélimar, mais pour eux, c’est du nougat.

Copyright François GÉRALD