jeudi, octobre 05, 2006

Reconstructing Harry





Il est des événements qui surprennent moins par leur contenu manifeste que par les commentaires qu’ils suscitent auprès des spécialistes. Il est même des événements heureux qui laissent un sentiment de fort malaise par l’écho qu’ils reçoivent dans la société.

Il en va ainsi de la nomination d’Harry Roselmack au poste de joker du jité de PPDA sur TF1. Avouons-le, on est d’abord amusé de voir un noir présenter les news sur la chaîne des Bouygues. Pourtant, au-delà de l’exotisme, on est frappé par cette façon qui semble aujourd’hui indiscutée qu’ont les présentateurs de news télés de s’identifier à des zombies mimant invariablement l’égale impartialité, la sereine neutralité ou la déontologique objectivité en prenant les pékins lambda que nous sommes, disons-le, pour des gogos. Allez donc demander à Harry s’il est de droite ou de gauche et vous vous trouverez fort aise de vous en tirer sans qu’il n’appelle la sécurité pour vous expulser du building. Tentez votre chance avec Élise Lucet, David Pujadas ou Claire Chazal, le résultat ne sera guère plus probant. Même Poivre qui fut pourtant président des Jeunesses Giscardiennes avant que sa carrière ne subisse un léger coup d’accélérateur aux alentours d’un peu après la présidentielle de 1974 trouverait sans doute le moyen de noyer le poisson en invoquant la grandeur de la figure du journalisme gaullien indépendant. C’est que l’impact du marketing sur la profession journalistique est telle que donner ce genre d’information revient de fait à se couper d’une moitié de son électorat potentiel, c'est-à-dire à susciter l’envie de prendre de la distance. Or, et c’est le paradoxe, plus les journalistes feignent l’objectivité, plus leurs infos sont biaisées. Car à force de n’ouvrir que des portes ouvertes par tous et pour tous (Lacan rappelait que la puissance d’une info réside en son inefficacité, en ce sens JP Pernaut ouvrant son treize heures sur « C’est le printemps, c’est important ! » reste un must absolu.), vient un temps pour qu’ils se demandent, les journalistes, ce qui les fait jouir. Ce qui fait jouir les journalistes de TF1, c’est d’être de droite mais de ne pas en avoir l’air. Ou pour retourner la charge, de s’appuyer sur le soi-disant savoir dont ils s’autorisent sur l’état du marché (c'est-à-dire de la demande qui est une question légitime, mais sur laquelle on a vite fait de substituer ses fantasmes personnels en espérant avec un zeste de flair y fonder le salut d’une carrière ambitieuse) pour colorier l’info selon ses opinions propres. Évidemment on objectera qu’à étudier
 Le Figaro, Le Monde et libération pour en évaluer les mérites, les critères d’une étude sérieuse ne pourraient se contenter d’en apprécier les qualités au gré de leurs engagements politiques (contrairement à ce que croit M. Rimbert dans son Libération, de Sartre à Rothschild). Ou pour être plus direct : être de droite ou de gauche n’a jamais empêché qui que ce soit d’être bon ou mauvais journaliste. Mais ce n’est pas de cela dont il s’agit car dans la course de vitesse aux scoops et au sensationnalisme qui n’épargne personne, faire preuve d’un peu de distance voire de prudence, c’est avant tout s’exposer à la possibilité que le concurrent, lui, n’ait pas pris ces gants-là. Le degré de connardisme parfois littéral qui en est la conséquence ne s’illustre on ne peut mieux dans cette bien oubliée aujourd’hui affaire Vorilhon, dit Raël, qui annonça à des journalistes réceptifs jusqu’à l’obscène, qu’il avait réussi le premier clonage d’un être humain. Autrement dit, pour comprendre la novlangue des jités télévisés, il faut savoir que sur TF1 ce ne sont pas ses journalistes qui sont de droite, c'est le réel. Ce naturalisme politique trouve son apogée dans les reality shows dont le principe est : pas de mise en scène, ce que le cinéphile de base comprend comme : pas d’images. L’expérience a prouvé combien ces shows étaient scénarisés selon une nécessité impérieuse : démocratiser le voyeurisme, c’est-à-dire la perversion.

Rien d'étonnant finalement sur une chaîne qui, en quinze ans de privatisation, était demeurée, jusque-là donc, zéro arabe et pratiquement zéro noir et dont un des principaux dirigeants, M. Villeneuve, quand il en eut fini avec son « cher ami » Jean-Marie Lepen, nous expliqua que la guerre du golfe N° 1 était « la guerre du monde civilisée contre les Arabes [1] ». Et cela l'est encore moins si l'on sait que le vice-président de la chaîne, M. Mougeotte a coutume de qualifier la population maghrébine de « ratons » ou de « bougnoules [2] », alors que la dernière campagne présidentielle a vu la chaîne nous faire le portrait d'un pays aux prises avec une menace intolérable : les teenagers arabes en survêtements Tachini avec les conséquences que l'on sait quant au vote Lepen dont la campagne fut pourtant unanimement décrite comme inaudible. Que les dirigeants de TF1 décident finalement de changer leur fusil d’épaule est finalement donc plutôt une bonne nouvelle. Mais de la part des commentateurs qui louèrent l’opération on attendait, pour le moins un minimum de circonspection. On en fut loin.

Un des plus vibrant supporter de la chaîne privée fut sans conteste M. Jean-Michel Maire, chef du service radio télévision du quotidien Le Figaro. Dès le 9 mars 2006, à l’annonce de la nomination d’Harry, il se fendit d’un premier « édito » dont le ton était d’emblée pour le moins… polémique. « A quoi servirait-il d’être la plus grande chaîne d’Europe si on en profitait pas pour révolutionner le PAF ? » Qu’un journaliste du Figaro entame sa chronique en louant le révolutionnaire des dirigeants de la une devrait déjà suffire à susciter des interrogations quant à cet article où il n’hésitait pas à vanter les « griffes encore suffisamment acérées » de Mougeotte et Le Lay. Mais il en fallait plus que ce modeste exercice de brosse à reluire où il nous expliquait que la chaîne du Minorange faisait « figure d’éclaireur » puisque le 31 août dernier, il remettait le couvert pour nous faire part de ses conclusions à propos d’Harry cette fois entiché du qualificatif de « bombe sexuelle » et dont « l’affaire » aurait selon lui provoqué « une réaction en chaîne ». Sans TF1, demande-t-il ainsi sans guère de pudeur, « Daniela Lumbroso aurait-elle été débarquée [des samedis soirs de France 2, N.D.L.R.] pour être remplacée par Anthony Kavanagh ? Canal Plus aurait-elle si largement ouvert sa grille chaque samedi soir à Jamel Debbouze ? ».

Il est peu de rappeler que si le PAF est globalement très blanc, TF1 est la seule chaîne à avoir jusque-là érigé la présentation monocolore en loi d’airain. Sur M6, pourtant soumise aux mêmes contraintes économiques et réglementaires, il me souvient d’avoir vu des Charly et Lulu présenter les émissions musicales à base de Top 50 pour ados alors qu’au moins un des deux n’était pas vraiment « BBR » ; sur France 2, le journal de treize heures fut confié, à plein-temps, lui, à un certain Rachid Arab ; quant à Canal Plus, on peut penser que sans une réelle indifférence à la couleur de peau de ses chargés d’antenne, les carrières des Éric & Ramzy, Omar & Fred et autre Jamel n’auraient peut-être jamais connu le succès qu’elles rencontrent aujourd’hui.

Pourquoi une telle myopie, pourquoi une telle amnésie ? Notre héros lâchait le morceau dès le 9 mars : « Ce serait faire injure à Patrick de Carolis [PDG de France Télévision] que de lui rappeler cette règle : en télévision aussi les symboles emportent tout sur leur passage. » Ainsi reconnaît-il de fait sinon l’anomalie en tout cas le retard de sa chaîne préférée, mais tout dévoué qu’il est à célébrer la force des puissants, n’hésite-t-il pas à nous expliquer que, dans le monde moderne, TF1 est la première chaîne d’Europe et, donc, que les autres ne comptent pas. C.Q.F.D.

C’est évidemment aller un peu vite en besogne quand on sait que la dite chaîne témoigne jour après jour de sa nostalgie de l’imagerie pétainiste sise en la fête des confitures de Clochemerle en Patois promue par un Jean-Pierre Pernaut élevé par les bons soins de M. Maire au rang de « mammouth de l’info » (sic), le tout au détriment de peccadilles comme l’ouverture du procès des faux électeurs de la Ville de Paris. C’est aller encore un peu plus vite sur le fait que, récemment, le président de l’UDF, M. Bayrou, pour avoir, au cours du jité de Claire Chazal, timidement mais avec une certaine conviction, critiqué un ordre médiatique injuste à ses yeux, témoignait avoir passé une heure et demie dans le bureau de nos deux grands démocrates que sont MM. Mougeotte et Le Lay, en précisant « les murs ont tremblé » (ceci qui répondra peut-être à la question : Qui est Harry ?).

Mais c’est finalement une étrange vision de la France qui se découvre ici devant nous. Un ancien tennisman devenu chanteur explique dans une interview intitulée « Mes quatre vérités » que « si Sarkozy passe [il se] casse », propos finalement expurgés avant publication par le directeur de la rédaction déjà coupable d’avoir publié des photos de l’ex-femme du ministre de l’Intérieur en compagnie de son nouveau compagnon ce qui lui vaudra finalement de perdre son poste. Un sondage donnant la candidate socialiste préférée des Français comme la personnalité inspirant la plus grande confiance en matière d’économie est subitement censurée par le quotidien économique de M. Arnaud qui fut témoin au mariage de notre icône mondiale des néogaullistes en veste pied-de-poule et chaussettes Snoopy. Un livre sort qui nous relate comment un ancien « nouveau philosophe » fait jouer de ses nombreuses relations afin d’obtenir la réécriture d’un article jugé pas assez laudateur à son goût, sans que personne ou presque, dans les médias où l’animal oublie pourtant rarement de s’auto promouvoir, ne juge utile d’en informer le public. Tout au fond semble converger vers une situation où la vérité a perdu tout caractère opératoire. Comme si, chute des idéologies oblige, il ne demeurait plus dans l’espace public que des luttes de personnes pour le pouvoir où les commentateurs seraient uniquement sommés de choisir leur camp et estimés selon les intérêts des plans de bataille des conseillers en communication. Il n’est qu’à voir l’état de la démocratie américaine qui élut en 2000 un président affirmant que le Christ était sa principale inspiration en matière de philosophie politique tout en envoyant des teenagers schizophrènes sur la chaise électrique, pour comprendre que ce genre de situation ne peut produire que des catastrophes incommensurables. Car c’est aussi le passage d’une société de production-consomation, à une société des dualismes imaginaires les plus stériles.

Tenant discours devant une assemblée d’agriculteurs, M. Sarkozy déclara récemment son émoi de voir ces hommes et ces femmes qui « se lèvent à cinq heures du matin », ont des horaires vertigineux, ne prennent pas ou peu de vacances, pour gagner « parfois moins que le SMIC, alors que certains gagnent autant sans se lever du tout ». Ce genre de propos qui font échos à la récente proposition du ministre, de limiter le droit de grève dans les entreprises « pour en finir avec la dictature des minorités » et qui résume la nécessité pour les plans de « com » de simplifier tout débat jusqu’à l’imbécillité en opposant les uns aux autres, c'est-à-dire en dernière analyse en renouant avec un Bien et un Mal qu’on peut redéfinir selon la conjoncture de ses intérêts personnels, est au fond la meilleure illustration qu’on pourrait donner de ce que Lacan définissait comme l’essence même du racisme : accuser les faibles de jouir à la place des forts.
Certes, la France n’est pas un pays raciste. C’est un pays où il y a 17 % de Lepénistes. Je ne suis pas sûr d’avoir la recette magique pour éradiquer ce fléau, mais peut-être serait-il opportun vis-à-vis de nos concitoyens noirs beiges jaunes ou autres d’avoir le courage de dire cette simple vérité qu’il y a des racistes en France. Peut-être que ce serait même le moindre des respects.
En attendant, on pourra toujours gloser sur la grandeur du pays des droits de l’homme ou sur ce rejeton du colonialisme qu’est si souvent la francophonie, mais d’ici là, Paris ne risque pas de se départir de son inenvié titre de capitale mondiale des villes de province.



[1] Lire TF1, Un Pouvoir. P. Péan et C. Nick, Fayard, p 436.
[2] Ibid, p 439, entretien avec P. Géraud.

Copyright François GÉRALD