jeudi, décembre 14, 2006

Enrico Pieranunzi en concert



Enrico Pieranunzi (piano), Hein Van de Geijn (contrebasse), André Ceccarelli (batterie), en concert au Sunside, dimanche 12 novembre 2006.




En ces temps confus où « l’authenticité » est devenue un fétiche aussi courant qu’un ticket de métro, la relative bonne santé du jazz européen fait presque figure de menace face à la prégnance de l’homéostasie publicitaire des chefs du marketing. Prenez un pianiste italien amateur de Jankélévitch qui étudia le classique en plus de la philologie avant de publier une étude sur Bill Evans. Accompagnez-le d’un des contrebassistes les plus courus du continent, également enseignant à ses heures, et d’un batteur qui a renoncé à fuir le qualificatif de requin de studio, et l’observateur novice y flairera à coup sûr la pièce montée défectueuse. Les trois lascars étaient autant prédestinés au jazz, ce vestige de l’esclavage, qu’un brushing de nouveau philosophe à lutter contre l’oppression.

Pourtant, en ce dimanche de novembre, le trio, venu préparer l’enregistrement les jours suivants d’un cd à sortir pour les fêtes, ont apporté un démenti qui s’ouvrait sur un I hear a rhapsody caillouteux. Pieranunzi édictant sa loi de l’incidence comme motif central à tout son discours alors que Van de Geijn semblait hésiter à mettre la machine en route avec un premier solo qui comportait au moins une bonne idée par mesure sans qu’aucune ne soit développée. Mais c’est à André Ceccarelli qu’allait incomber la tâche de briser la glace. Si les imbéciles croient que le batteur de jazz est le meilleur ami du musicien, sa prestation dominicale en aurait à coup sûr édifié plus d’un, tant le petit homme de Nice, sans jamais tirer la couverture à lui, fit briller ses cymbales bien au-delà d’un simple tempo. Si l’art de la pulsation jazzistique est suffisamment ardu pour le commun des mortels, rares sont ceux en effet, qui sont capables en tapant sur leur bouzin de déposer une empreinte qui dépasse la dialectique du rythme-dessin contre le mélodie-couleur. Le diesel de Van de Geijn s’étant finalement mis en route, celui-ci nous gratifia d’une intro bégayante et contrapuntique dans l’ellipse d'On Green Dolphin Street à laquelle répondait le massicotage erratique de Pieranunzi. Car si l’ironie n’est jamais loin chez l’Italien, il n’est pas pour autant question chez lui de céder à la tentation de faire de l’esprit pour l’esprit. Les accents de la mélodie sont étirés jusqu’aux dernières limites qu’il lui trouve réfractant une intention matérialiste enjouée. L’anecdotique peut y faire irruption sans crier gare sous la forme d’un ornement de troisième plan soudain poussé au premier, dévoilant une solitude narrative quasi obsessionnelle.

Mais c’est avec le remix de la comptine disneyenne Someday My Prince Will Come (Un jour mon prince viendra) et des Feuilles Mortes que les trois hommes touchèrent un peu de grâce. Contrairement à un Keith Jarrett, adepte des introductions et extensions généreuses, par où il décèle les points de mutation (convergence et divergence) des structures harmoniques de deux standards enchaînés, Pieranunzi, à l’unisson de Van de Geijn, fait cohabiter un bout de phrase de l’un juxtaposé avec un morceau de l’autre, dans un procédé de montage cut où chaque citation vient présenter son étrangeté à l’autre et finalement sa finitude. Le contexte harmonique semble même s’y dissoudre alors qu’émerge un discours qui vient défier toutes les tentatives de téléologie du langage. 

Miradas, composition originale de Pieranunzi, viendra sceller le destin de ce concert avec ses grands aplats tordus, presque bancals, en une géodésie aléatoire des insuffisances de l’ego. Mille plateaux aux mille chemins pour y parvenir à travers les vallons les plus paisibles ou les falaises les plus abruptes. Comme une mélancolie sans la tristesse à peine relevée ce soir-là par le gai savoir qui parcourut l’assistance qu’une onde avait traversé la salle. Car si les académies du narcissisme ne manquent que trop rarement de s’interroger sur l’en-soi des ontologies les plus absconses pour se donner un contenant de saison, on aurait voulu leur répondre pour conclure quasi deleuziennement et un brin goguenard, que, décidément, la musique, c’est pour les bouffons.

Copyright François GÉRALD