mercredi, avril 11, 2007

De l'homoparentalité et autres monstres



À bien des égards les avancées de mai 1968 en matière de politique familiale ne semblent plus vraiment faire débat aujourd’hui. Certes, une partie de la droite continue d’identifier cet événement comme symbole de la décadence d’une époque où le gauchisme avait droit de cité, mais le cœur de la société française tend à considérer les modifications qu’apportèrent les avancées de la psychanalyse, Lacan et Dolto en tête, comme un fait irréversible. Il faut dire qu’au-delà des clivages politiques, le regard de la psychanalyse a profondément bouleversé l’image que nous nous faisions de l’enfant en l’élevant au rang d’être de parole, c'est-à-dire de sujet de plein droit.

Quarante ans après cependant, ce sujet et les conséquences qu’il implique n’ont pas réussi à trouver toute leur place dans les faits et dans la loi. On admet aujourd’hui volontiers que le père d’un enfant doive participer à son éducation y compris de manière matérielle quand les parents sont divorcés. On admet même, toujours au nom du droit de l’enfant, que la mère qui a accouché loin du père ignorant ou simplement pas concerné, obtienne en justice sa contribution à son éducation. C’est une bonne chose au regard de la responsabilité de chacun mais en retour on peut s’interroger sur les droits du père à être informé de sa paternité. En fait, tout fonctionne comme si le féminisme avait durablement remis en cause la prévalence du patriarcat phallocentrique, mais que cette remise en cause n’avait pas été au-delà d’un affrontement entre deux groupes d’intérêts divergents voire opposés. L’intérêt de l’enfant suppose qu’il ait un accès sinon égal en tout cas raisonnable à ses deux parents. On peut très bien imaginer une mère mettant au monde un enfant et pour des raisons diverses (y compris traumatiques, viol etc.) lui interdise tout accès à son père. Laquelle mère peut tout à fait, alors que l’enfant a atteint huit, douze, ou seize ans, décider de faire participer le père à l’éducation de l’enfant et obtenir en justice une pension alimentaire. Dans le même ordre d’idées, rien n’oblige aujourd’hui les parents adoptifs d’un enfant à l’informer sur la vérité de son origine. Hypocrisie familialiste par où on suppose que la stabilité du couple des parents adoptifs prime avant tout sur la vérité de l’enfant. Qui, pour autant, prétendrait que l’enfant ne se rend pas compte qu’il est séparé de sa mère biologique, moment douloureux s’il en est quoiqu’il puisse être motivé par des raisons non seulement respectables, mais généreuses ?

À coup sûr le bon sens résoudrait bien des problèmes dans tous ces cas brûlants où la loi semble de loin la moins bien placée pour dire l’usage, mais il serait naïf de croire que la judiciarisation croissante de la vie publique ne vienne jeter le trouble et que, in fine, ce soit la justice qui soit sommée d’agir là où le législateur aura été trop timide. Cela ne peut déboucher que sur une situation à l’américaine où la jurisprudence empirique vient interférer avec le droit législatif. Après tout, c’est peut-être un moindre mal dans la mesure où pour reprendre le cas des enfants adoptés, une législation intimant aux parents de ne pas cacher la vérité de leurs enfants soulèverait d’énormes problèmes pratiques et instaurerait un précédent où l’État légiférant viendrait s’immiscer dans le processus éducatif d’un enfant pourtant confié de façon plénière à une famille légalement tenue pour responsable. Pour autant rien n’explique le silence actuel des candidats qui, certes prennent position sur le mariage gay ou l’adoption, mais ne s’engagent guère sur le chemin d’une argumentation des points de vue. La palme de l’hypocrisie revenant sans conteste à M. Sarkozy qui se prononce pour une union homosexuelle qui accorderait les mêmes droits que le mariage tout en se prononçant contre le mariage gay qui « ouvrirait la porte à la question de la filiation ». Certes, le ministre a parfaitement le droit d’être pour ou contre tel ou tel projet, mais qu’il se retranche derrière le mariage gay pour éviter la question de la filiation des homosexuels en dit long sur ce que certains qualifieraient peut-être d’arrières pensées homophobes quoiqu’il n’est pas sûr qu’il faille y voir autre chose que le symptôme de sa haute conscience du conformisme bourgeois. Comme si finalement, malgré les avancées récentes, la société française demeurait incapable de débattre de cette question librement et ouvertement, ce qui, me semble-t-il, serait le moindre des respects à témoigner aux homosexuels. Les cours d’éducation sexuelle, autre héritage de 68, se satisfont grandement de n’évoquer la question que de manière biologique en évitant d’aborder celle de l’orientation sexuelle. On imagine le trouble que provoquerait une loi imposant aux écoles religieuses de présenter homosexualité et hétérosexualité comme égales en valeur…

La question du mariage gay est quant à elle comme polluée par un malentendu culturel. Les églises, qui ne lésinent pas sur les moyens, n’hésitent pas à se proclamer détentrice d’une vérité historicisée faisant du mariage une réalité inaliénable. C’est ce principe qui les a conduites à considérer le divorce comme un signe, déjà, de décadence et de destruction de la cellule familiale, et qui au fond repose sur cette absurdité qui ferait du mariage une réalité sortie de la cuisse de Jupiter. Or d’un point de vue réellement naturaliste qui pourrait être celui de l’homme des cavernes, je ne suis pas sûr que le mariage hétérosexuel semble moins artificiel qu’un championnat interclubs de boule lyonnaise ou que la démocratie parlementaire. L’édification d’un mariage homosexuel devrait pouvoir se faire sans tabous quant aux ressemblances et différences qu’on lui conférerait avec le mariage hétéro.

Avant d’en arriver à la filiation et à ce concept d’homoparentalité, il me paraît nécessaire de revenir sur cette notion de « parents homosexuels » qui, si on se penche un peu dessus, semble difficilement opératoire. En premier lieu parce que la « sexualité » ne s’exprime que dans l’absence de coupure épistémologique entre homo et hétérosexualité. Ensuite parce que les églises qui dénient aux gays la capacité d’élever des enfants semblent faire peu de cas de cette triviale réalité de la cellule familiale par où cette « capacité » demeure un concept notoirement fumeux, voire une imposture totale. Enfin pour insister sur le fait que poser la question de la « capacité » des homosexuels à élever des enfants revient de fait à desceller la question de l’inceste – dans une famille digne de ce nom, la première des valeurs est de considérer que ce qui se passe dans la chambre des parents une fois les volets fermés n’est pas l’affaire des enfants.

Pour ce qui est de la question de la légalité de la filiation des homosexuels il convient, d’abord de partir du fait qu’aujourd’hui cette filiation existe. De nombreux homosexuels sont parents et la question qui se pose pour eux est plutôt de l’ordre d’une lutte contre les discriminations par exemple dans l’attribution du droit de garde en cas de divorce. Chacun sait que la loi qui autorise les homosexuels célibataires à adopter n’est dans les faits nullement respectée et que les gays qui veulent adopter ne peuvent le faire qu’en dissimulant leur orientation sexuelle. Voilà déjà un certain nombre de faits dont le législateur devrait se saisir plutôt que de laisser l’hypocrisie actuelle perdurer au détriment de l’esprit de la loi.

Une récente affaire d’adoption par la conjointe d’une lesbienne mère par insémination artificielle a posé le problème de façon plus complexe. Sur ce point, il convient d’abord de préciser que la question de l’insémination artificielle, interdite en France mais légale dans certains pays comme la Belgique où les États-Unis, demeure, du point de vue de l’intérêt de l’enfant, problématique. Qu’une femme qui ne souhaite pas ou ne peut pas avoir de relations sexuelles avec un homme, puisse désirer sincèrement avoir des enfants n’a rien de répréhensible, mais il n’en demeure pas moins que, quelle que soit sa situation conjugale, l’enfant aura quand même un père. Quel discours tenir à cet enfant dont le père dans la pratique n’est le plus souvent même pas identifiable ? Comment justifier cette privation sinon en créant une réalité qui vise à faire entrer l’enfant dans la problématique de « l’univers » des homosexuels par où la filiation viendrait compenser la réalité de l’homophobie subie par les homosexuels au prix d’une défaillance identitaire particulièrement lourde ? En l’occurrence, il est à noter que la conjointe lesbienne ne réclamait ici qu’une adoption simple et que le législateur ne pourra faire l’économie d’une révision de fond en comble des questions de relations entre conjoints dans le cadre du mariage gay. Car personne ne peut dans ce cas précis arguer qu’en cas de décès de la mère biologique, sa conjointe n’ait pas naturellement vocation à endosser l’autorité parentale. Et on pourrait étendre la question aux parents d’enfants nés d’un mariage hétéro. Si les enfants sont à la charge du parent marié gay, quid de leur sort si l’un ou les deux parents biologiques décèdent ? Quels droits de visites éventuels accorder au veuf gay aux enfants qu’il a élevés et qui sont retournés chez leur parent hétéro ?

Pour ce qui est de l’adoption plénière des couples homosexuels, elle me paraît soulever des problèmes théoriques qui touchent à ceux posés par l’insémination artificielle. En cette époque où il est courant de voir des parents d’élèves harceler des instituteurs coupables à leurs yeux de ne pas donner assez de devoirs à leurs enfants, une des choses les plus compliquée pour des parents consiste à admettre qu’entre ce qu’on veut pour ses enfants et ce qui va réellement leur arriver, il va y avoir un écart. Écart de la vie, poids du réel, celui des enfants comme celui des parents, bref qu’en matière d’éducation, la transitivité n’est qu’un leurre. Or la réalité qui fait que la relation amoureuse de deux personnes de même sexe ne donne pas d’enfants n’est pas attribuable à l’homophobie. C’est une réalité biologique, là où l’homophobie est une construction culturelle. De fait ce concept d’homoparentalité me paraît être un monstre signifiant par où l’espace médiatique tenterait de trouver un compromis imaginaire sur une question qui, si on en reste à des principes pratiques de base n’est pas prête de se poser. Il n’est pas innocent qu’un tel concept s’impose alors que ce qu’il désigne n’a rien de mystérieux comme s’il fallait insuffler un peu de constructivisme culturaliste pour essayer de modifier l’incidence du réel, c'est-à-dire de l’impossible. En ces temps troublés où la sarkozytude exacerbée des médias tend à valoriser tous les fantasmes de transitivité de l’imaginaire sur le réel – « Avec moi, tout devient possible » -, légiférer sur l’adoption des gays en tant que couple me paraît être une façon d’imposer la loi sur une réalité qui ne se formalise, au-delà du désir d’enfants légitime des homosexuels, que dans un fantasme de normalité hétéro, symptôme s’il en est d’une identification à l’agresseur. Si la loi devait reconnaître l’existence de deux pères ou de deux mères pour un enfant, cela pourrait n’être qu’une façon de légiférer sur le fait que le fantasme des parents qui préside à toute naissance serait supérieur à la réalité de l’enfant. Et cela est un discours d’une très grande violence sur les enfants.
Copyright François GÉRALD