mardi, décembre 20, 2011

Reliefs du puritanisme

Miles Davis.

Le social est aujourd’hui devenu une sorte d’infini. L’intersubjectivité d’autrefois a laissé la place à une préoccupation collectivisante qui voudrait voir l’émergence d’un sujet commun, comme il y eut autrefois un programme commun. Dans l’art cependant, la chose ne se fait pas sans introduire une série de conséquences pour le moins problématiques. De plus en plus, on voit surgir dans les pages cultures de nos grands journaux des discours qui se bornent à ne considérer la création artistique que dans l’après-coup de sa réception en en expliquant le pourquoi et le comment. Combien d’articles a-t-on lu en effet sur le « phénomène Ch’tis », nous narrant le quotient d’un air du temps qui n’est que le produit imaginaire d’une position de domination symbolique ? Combien d’articles en revanche ont condescendu à exprimer une opinion sur l’esthétique du film, ou simplement à en relater positivement la réalité, voire les effets.

C’est que l’esthétique ne se laisse pas collectiviser impunément. Et il faut pour arriver à ses fins que la sociologie rationalise ce qui relève – la prédiction et l’analyse des succès et des échecs, la pensée du marché – d’une fantasmagorie de type paranoïaque. Le quotient d’une telle opération est, pour le cinéma, l’érection de l’intelligence de l’art en valeur cardinale, là où l’émotion produite pas la sensation devrait initier toute analyse. L’art cesse dès lors d’exister dans le singulier d’une communication imparfaite – un émetteur face à un récepteur - pour se laisser confiner aux déclinaisons de la communication de masse étayée par l’ergo sum du cogito tout-puissant. On sait que l’en-soi de tout exercice du pouvoir confine à la répétition. La neutralisation du sensationnel offre pour les dirigeants, quels qu’ils soient, l’assurance de maintenir le débat dans la rationalité des dualités imaginaires et la perpétuation de la vectorisation de l’espace public. Cette substitution de l’intelligence à la sensation est ce que j’appelle un symptôme du puritanisme ambiant.

Dans un tel paysage, le retour en grâce de la 3D, certes pas nouvelle, mais améliorée, peut sembler offrir une alternative crédible visant à restaurer le droit à la singularité du cinéaste et du spectateur par la force de l’émotion et rétablir du coup la non-démocratie de l’art. Aimer Mozart ou Hitchcock n’est pas qu’une question d’intelligence. Dans un article récent publié par le magazine en ligne Slate, intitulé Le jeu vidéo est l’avenir du cinéma [1], Jacques Attali salue l’émergence de la 3D qui selon lui, fournira au cinéma « de nouvelles sensations ».

Ces nouvelles sensations, chacun peut y goûter en allant voir un film en relief, mais sont-elles de l’art ? L’objet du relief est de fournir un supposé degré de véracité supplémentaire au spectateur. Les films gore peuvent se déployer avec la certitude qu’on aura encore plus peur, pense-t-on au premier abord. M. Attali le note lui-même, ce cinéma-là sera plus « englobant ». Or ce cinéma plus « englobant » sera un cinéma sans pensée. Si je vais voir un film en relief mettant en scène un monstre quelconque, le relief va réifier ma peur en majorant ma place dans la scène du film et en minorant le hors-champ du film, dans une visée qui, en extrapolant un peu, n’a alors plus rien de la rationalité paranoïaque mais au contraire du délire schizophrène. Le relief ici n’est plus qu’un procédé naturaliste visant à gommer l’écart entre le réel et le représenté, c'est-à-dire à gommer le travail du metteur en scène. L’idée que je crains les faits et gestes de tel monstre est incompatible avec l’exercice critique quant à la forme du dit monstre. Du dit monstre créé par le metteur en scène, en tant que sa simple figuration fait partie de l’esthétique du film. Or le hors-champ du film a deux versants : pour le cinéaste, c’est la technique déployée selon un certain savoir-faire ou un certain art, pour le spectateur que je suis, c’est ma culture, mon histoire, c'est-à-dire aussi ce qui fonde ma sensibilité.

Disons le tout net : le cinéma passe par l’identification. On s’identifie aux personnages, un ou plusieurs, aux objets, aux décors, à la musique, à la lumière, voire pourquoi pas, au montage, au son, ou pour les cas les plus extrêmes au mixage son ou à l’étalonnage ! Chacun conserve le souvenir d’être passé par là dans son enfance, et il n’est nul besoin d’être un grand freudien pour savoir que tout cela ne cesse pas pour l’être de parole. Mais on peut aussi s’identifier au film en tant qu’objet sensible. Or une telle position implique, de fait, une position critique quant à la mise en scène. Et par position critique, j’entends position singulière du sujet face à un objet singulier qui provoque des émotions et en tant que mes émotions n’ont rien de standardisable.

Mais Jacques Attali va plus loin dans son propos. « Toutes les formes d’art et de distractions visuelles (sic) (peinture, vidéo, photographie, cinéma) seront accessibles sur un seul média : la console de jeu. Et le spectateur ne sera plus assujetti à suivre une histoire préétablie mais pourra, à sa guise, défaire, reconstruire, dévier ou remodeler les séquences du film. Il deviendra un " générateur de récit" ».

Outre qu’elle ignore complètement la réalité, en pratique, intenable d’un tel programme – qui va tourner les centaines d’heures montrant la Thérèse d’Alain Cavalier ou la Marie Bonaparte de Benoît Jacquot en gogo danseuses tropéziennes ? –, une telle utopie est un vieux discours qu’on a vu récemment ressortir sous d’autres atours dans la bouche d’un député UMP réclamant d’une lauréate du prix Goncourt qu’elle cesse de critiquer aussi sévèrement le pouvoir sarkozyste, en arguant d’un trait au diapason de son uniforme limite vichyste : « On lui a quand même donné le Goncourt ! » (je souligne) - sous-entendu : nous les Blancs à la Négresse… Car ce qui est visé chez ces gens-là, - chacun à sa façon, convenons-en - c’est la limitation de l’autre en tant qu’infini, la limitation de l’infini de l’autre, en tant qu’elle fait obstacle à la maîtrise de l’ordre symbolique. Au-delà, ce discours vient faire symptôme d’une pseudo-démocratisation de l’art, à la fois pour le spectateur – tous les films sont pour tout le monde – mais aussi pour le créateur effacé au profit d’un improbable « générateur de récit ».

Passons sur le fait que, naïvement ou pas, M. Attali semble faire semblant de croire que tout le monde puisse être artiste, car ce qui étonne le plus dans son propos c’est ce qu’il dénonce d’assujettissement du spectateur « à une histoire préétablie ». Là encore le fantasme d’une possibilité pour le spectateur d’influer sur le spectacle projeté à l’écran n’a rien de nouveau chez les caïds du marketing qui règnent sur les tests screening des studios. Mais que peut-on supposer d’une histoire qui ne serait pas préétablie ? Le spectacle cinématographique repose sur un a priori majeur qui est la diachronie de la projection par laquelle tout spectateur qui entre dans une salle de cinéma sait de manière absolue que le temps du film n’est pas nécessairement celui de la salle. M. Attali rêve en fait d’un art où non seulement la technique serait naturalisée dans sa réalité élaborée mais qui pourrait faire office d’expérience de vie à l’intérieur du dispositif artificiel qu’est nécessairement un film. Il existe parmi les musiciens de jazz une blague qui consiste à dire qu’hier on a « joué avec Miles Davis », avant d’ajouter devant l’assistance médusée de circonspection, « sur CD… » Nul doute que cette blague ne fera bientôt plus rire personne si M. Attali a raison, mais ce qui est enjeu c’est quand même la réalité du spectacle cinématographique qui disparaît au profit d’une improbable réalité de l’expérience du film. C’est le principe même du cinéma dit pornographique, mais c’est surtout d’une très grande grossièreté quant à ce qui ordonne la part d’incommunicable dans toute communication.

Les parts d’audience des télévisions ne s’expriment qu’en termes de vu/pas vu propres à alimenter tous les fantasmes et dont bien peu se privent quant à la réalité de « la France d’en bas. » Si les chefs du marketing méprisent tellement les critiques, c’est qu’ils ne conçoivent pas qu’on puisse considérer le public autrement que sous sa forme sondagière binarisée, c'est-à-dire qu’on pose peu ou prou le droit à la parole pour le spectateur. Ce que le cinéma de l’avenir attalien nous réserve, c’est un cinéma où l’autre n’a plus sa place. C'est-à-dire aussi le spectateur en tant qu’il est l’autre de l’autre. Attali le dit lui-même : « La multiplicité des scénarios et le développement de l’interactivité permettront de faire durer la narration des mois durant, voire des années. Chaque film sera un voyage presque infini dans l’espace-temps. » Quid des rythmiques wendersiennes ou scorsesiennes qui nous ont tant émus ? M. Attali raisonne comme si le cinéma était un ensemble de techniques stables permettant la libre expression des « générateurs de récits ». Mais quand Andy Warhol se filme en plan séquence en train de déballer puis de manger un hamburger avant de ponctuer le tout d’un peu roboratif « I ate a hamburger », il n’y ici d’autre récit que celui du plan séquence à l’écran. Autrement dit, au cinéma, il n’y a pas de divorce possible entre fiction et documentaire, le récit c’est la mise en scène. C’est au fond une vieille lune de l’académisme le plus éculé que de considérer qu’il puisse y avoir un stock de récits-contenus susceptibles d’être mis en image par des salariés du packaging et de l’emballage plus ou moins à la mode. Ce qui fait qu’une fiction tient debout c’est sa cohérence, c'est-à-dire sa vérité d’énonciation.

Paradoxalement, ce qui saute dans ce dispositif censé célébrer le socialisme de la création chez l’homme, c’est l’expérience sociale du cinéma en tant que le spectateur entretient une relation avec les films. Une relation intime, chargée de traces mnésiques qu’aucun ordinateur ne pourra jamais numériser. L’imaginaire de M. Attali est celui d’un homme qui croit profondément en la transitivité de l’imaginaire dans le réel. Ou, pour dire les choses plus crûment, qui croit pouvoir prendre impunément ses fantasmes pour la réalité. C’est le symptôme d’un imaginaire qui croit n’avoir plus aucun compte à rendre à personne, pas même au sujet de l’imaginaire, d’un imaginaire qui ne serait au fond qu’une sphère de gratuité décorative censée distraire le pouvoir des décideurs. C’est la négation même de l’être de langage qu’est l’homme. Mais aussi la négation de l’ancrage du langage dans l’œuvre elle-même. Dans un tel univers, le symbolique n’est plus un espace vectoriel auquel se soumettent tous ceux qui le reconnaissent, mais un monde de portes vitrées dont les scénarios de la télé réalité sont les exemples les plus frappants. Car ce qui y fait symptôme, c’est le modus operandi de l’organisation sociale concentrationnaire nazie, à savoir l’expérience humaine comme échantillon gratuit.

Printemps 2010

© François Gérald


[1] http://www.slate.fr/story/6303/le-jeu-video-est-lavenir-du-cinema-par-jacques-attali

Sévices minimums, médias maximums

Usine Renault de Douai



Répondant à un journaliste qui l’interrogeait sur la question du changement, le psychanalyste Serge Leclaire expliqua un jour combien ce concept lui semblait nourri d’ambiguïtés. « On voudrait que ça change, mais la plupart du temps, c’est surtout des réaménagements que l’on souhaite, que ça change un peu pour qu’on puisse continuer comme avant dans un ordre un peu modifié. »

Appliqué au concept de rupture, on pourrait s’interroger sur ce qui, dans le discours du président de la République récemment élu, ne relèverait pas, là aussi, du discours dénégatif. Certes les commentaires journalistiques se sont pour la plupart bornés à prendre à la lettre le discours sarkozyen, omettant au passage de rappeler que l’homme avait, sa vie durant, déployé une belle énergie à incarner tous les stigmates, voire les conformismes, de la bourgeoisie traditionnelle française, mais ce qui frappa le plus dans cette élection qui mobilisa comme rarement, fut l’émergence d’une rupture entre le discours médiatique et le réel.

Quelques semaines après, on en vient presque à se demander en simplifiant un peu si cette élection n’aurait pas vu s’affronter deux plans marketing (voire plus, Bayrou...), le sarkozyen triomphant du royaliste. D’aucuns y verraient le énième signe de la décadence du pays et l’ultime preuve de la perte des « vraies valeurs », mais il faudrait pouvoir leur répondre que le marketing politique, qu’il soit pensé et organisé comme tel ou non, ne date pas d’hier et que le Politburo de Leonid Brejnev télégraphiant à l’agence TASS l’invasion de l’Afghanistan relève, certes à minima, aussi de la politique spectacle.

Non ce qui frappe aujourd’hui, c’est que le Pouvoir semble s’être autonomisé du politique. Les émissions politiques télévisées ne se privent pas de nous décrypter les divers plans médias des uns et des autres souvent même avec une certaine intelligence, mais cette appétence pour les « offs de campagne » et autres coulisses du comment ça marche, si elles participent de cet engouement tout protestant pour la libération de la vérité et par là même à sa forclusion en droit, ne vise en fait qu’à renforcer cette autonomisation du Pouvoir.

On ausculte les prises de positions qui sont devenues des bastides comme sur un champ de bataille, on discute stratégie en faisant finalement abstraction du fait que les enjeux sont graves, incertains, complexes, et on emballe le tout dans des abstractions vaguement cosmétiques qui n’engagent personne. Comme si au fond, le réel avait cessé d’être une catégorie pertinente, car trop bornant pour notre imaginaire.

Dans un pays qui compte plus de deux millions de chômeurs, 1.25 million de Rmistes et plus de deux millions de travailleurs à temps partiel contraint, qu’un candidat prenne comme slogan « travailler plus pour gagner plus » aurait pu relever d’une fâcheuse provocation. Mais il n’en fut rien. Comme si au fond le débat se concentrant sur des enjeux de pouvoir exclusifs, les mots, les discours avaient perdu leur effet de vérité. Comme si devant le clivage politique ne pouvaient subsister comme forme d’expression qu’un journalisme de droite et un journalisme de gauche ; opinions et faits ayant soudain acquis une capacité de transmutation selon les lieux de discours.

Rappeler par exemple que partout où l’économie dite libérale, c’est-à-dire d’inspiration néoclassique, a été mise en place depuis trente ans, le travail y a été systématiquement réduit au rang de variable unique et exclusive d’ajustement des crises du capitalisme aurait peut-être permis à nos conservateurs de se payer un moment de vérité quand aux fondements théoriques de leurs discours. Que ce modèle ait conduit l’essentiel des économies sud-américaines au bord de la banqueroute aurait sans doute été instructif pour des libéraux qui conspuent les 35 heures alors que certains de leurs éminents collègues d’outre-Atlantique nous expliquent sans rire que l’économie mondiale n’aura d’ici peu plus besoin que de 20% de la population mondiale pour tourner. Mais là encore, les débats sinon d’experts toujours bienvenus dans les médias quand il s’agit de mettre en scène la réserve d’un savoir disponible pour nos questions les plus ingénues, mais de non idiots n’avaient que peu de chances de se tenir face à des dispositifs de clochemerlisation de l’autre où le citoyen était censé mimer l’égalité de compétence avec les politiques.

Dans ce genre de simulacres l’enjeu est bien sûr de renverser la charge de la preuve ; ce n’est plus à l’ignorant de montrer qu’il peut se placer à l’endroit d’où l’on aperçoit un problème, c’est au savant de cacher les lieux d’où l’ignorant pourrait entre apercevoir qu’il n’a pas tout compris sous peine d’obérer sérieusement son image de proximité.

La réforme visant à instaurer un service minimum dans les services publics de transport s’inscrit donc dans un contexte où les discours ont perdu de leur effet de vérité car réduits par leurs opposants à des effets d’opposition. Que tous les régimes d’inspiration Reagano-thatchérienne aient partout dans le monde déployé des législations entravant très sérieusement le droit de grève, n’est donc plus un élément du débat, mais une opinion que l’on qualifiera volontiers de syndicale, voire syndicaliste et corporatiste, et tant qu’on y est d’archaïque. Pourtant, une récente étude de TNS-Sofres s’intéressant aux rapports que les Français entretiennent avec les syndicats comportait une toute petite question qui resta très peu commentée et qu’on imagine presque après coup avoir suscité quelques regrets chez ceux qui la posèrent.

S’adressant aux Français non-syndiqués, soit 92% de la population active, le sondage demandait les raisons de ce choix. Trente-cinq pour cent des sondés répondirent : « par peur des représailles patronales ». Cela en dit long sur la réalité du marché du travail en France et sur les ambitions réelles du Medef et de la droite dans cette affaire – pas besoin d’aller beaucoup plus loin : aucuns de leurs hiérarques ne commenteront ces chiffres. Mais le plus effarant dans cette affaire qui n’a il est vrai rien de comique fut sans conteste de voir les élus et autres ministres UMP argumenter sur le sujet. Car ce sont les mêmes qui depuis des décennies conspuent le service public qualifié tour à tour d’inefficace, dispendieux, antiéconomique qui reviennent cette fois-ci à l’abreuvoir marxiste.

Les mêmes qui nous expliquaient –encore- hier et nous expliqueront –encore- demain que, non, le travail n’est pas un fait social, concept marxiste donc « archaïque », mais un bien qui s’échange comme les pommes, les poires et les scoubidous sur un marché doté d’une courbe d’offre et d’une courbe de demande, sur lesquelles l’état ne doit absolument pas intervenir –par exemple en créant un SMIC, horreur absolue !- semblent soudain découvrir que le travail des salariés des entreprises publiques de transport a une utilité sociale ! On devrait pouvoir leur faire visiter une usine de fabrication des Pokemons qui, quoiqu’ils en pensent, a aussi une utilité sociale, et en poussant le bouchon jusqu’au bout : Nikos Alliagas et Benjamin Castaldi n’ont-ils pas eux aussi une utilité sociale ? Si on adopte un point de vue réellement marxiste ? Évidemment le fait que les entreprises publiques soient le fer de lance d’une certaine résistance syndicale au patronat tout-puissant n’est pas indifférent dans les revendications de la droite et du Medef, mais les mêmes qui plastronnaient hier sur la nécessité de privatiser à tour de bras clamant à qui voulait les entendre que ce n’était pas le problème du gouvernement, puisque le problème c’était le gouvernement, se voient aujourd’hui confrontés à une autre réalité celle de la stalinisation du travail capitaliste.

À grands renforts de « culture d’entreprise » celle-ci a acté l’idéologisation du travail le long des nécessités du respect de la voie hiérarchique. L’économie capitaliste de production est devenue une usine à conformisme où quiconque est payé pour savoir ce qu’il en coûte de l’ouvrir. On pourra toujours dire que ce n’est qu’un retour de bâton après les excès inverses de 68, sauf que vient un temps où la chape de plomb que le patronat fait régner sur le travail n’est plus seulement un sujet de réconfort pour le Medef mais un frein à toute créativité à toute inventivité, bref à toute possibilité de croissance.

Et le quotient de tout cela est une vision bien singulière de l’économie fondée sur des entreprises privées s’autorisant d’une personnalité politique de plein droit face à laquelle le personnel politique réel c’est-à-dire démocratiquement élu est pour le moins désemparé. On imagine les mêmes élus nous expliquant que les grévistes de Michelin en empêchant les Français de s’approvisionner en pneus « prennent en otage ceux qui veulent vraiment travailler », et partant interdisant toute grève au nom de la réalité sociale de toute forme de travail. Il n’est pas sûr que la France soit prête pour un tel saut dans l’hypocrisie néolibérale, mais il ne faut jurer de rien tant le décalage entre les discours publics et le réel semble grand aujourd’hui.

On a beaucoup glosé sur les vacances du président de la République à Malte dans les jours qui suivirent son élection. Certains n’hésitèrent pas à les affubler d’un qualificatif « beauf » qui en dit long sur la nécessité où ils sont de trouver des masses sur qui régner pour mieux s’exempter de leur propre ethnocentrisme. On pourrait ouvrir un débat sur la question de savoir ce qu’est un beauf –ou un Bobo pour les lecteurs du Figaro- mais tout ce qu’on y trouverait c’est la certitude que le bon goût est quelque chose qui ne se partage pas… et surtout pas avec ceux qui ne pensent pas comme vous.

On s’est moins arrêté sur le contexte des maltaises vacances du Président. En particulier sur la façon qu’eut le candidat d’alors de les présenter. Après son élection nous disait-il, il se retirerait quelques jours, loin des médias et de la pression de la campagne pour recharger ses batteries. Certains allèrent jusqu’à imaginer l’édile neuilléen retranché dans un improbable monastère, titillés qu’ils furent par la pose sarkozyenne conclue comme un pic culminant sur l’océan de la sincérité : « Ce sera mon ascèse. » 
Darladirladada.


Automne 2007.


© François GÉRALD