mercredi, avril 11, 2012

L’avenir dure moins longtemps





            Je n’aime guère la série Mad Men. Son principe est pourtant à la fois simple et déroutant : donner un aperçu de l’Amérique au début des années soixante à travers la vie d’une agence de pub new-yorkaise. La vie d’une agence de pub, new-yorkaise qui plus est, n’a rien d’archétypique ; à l’époque même c’était presque considéré comme une profession artistique, à savoir peu sérieuse. Et c’est bien en tant que des marginaux du socius que les personnages nous sont présentés. Car de fait, il ne se passe pas grand-chose. Sur une saison (douze épisodes), il n’y a guère qu’une occurrence sur un travail en train de se faire ; et encore, c’est raconté selon le point de vue du patron, c’est-à-dire de l’intérêt stratégique de l’agence, au nom de quoi on se borne à nous dépeindre un univers en accord avec les canons actuels de la mythologie publicitaire, c’est-à-dire foncièrement déshistorisé. Le travail des publicitaires y apparaît comme nécessairement vainqueur et efficace, mais aussi, du côté du Bien. Alors que dans la réalité, l’aspect prostitutionnel y est vécu de façon parfois un peu plus douloureuse. Dès lors, il ne reste aux personnages que des intrigues amoureuses gentiment niaises et même fadasses jusqu’à l’exquis, sans quoi l’esprit de camomille rétroactive des années soixante serait trahi.

            Dans Mad Men, les hommes ont des costumes étriqués comme l’époque, les femmes des tailleurs aussi obligatoires que leurs choucroutes artificielles, c’est dans un monde obstinément habillé auquel nous sommes conviés. La série peut se vouloir historique, mais elle n’est qu’essentiellement décorative. Comme si la niaiserie supposée des années soixante, ou en tout cas leur atmosphère sensiblement pacifiée par rapport à l’actuelle, n’était qu’un prétexte à nous présenter des personnages qui n’ont au fond d’autres préoccupations existentielles que d’être des gravures de mode.

En plus d’être des mannequins désœuvrés sur fond de formica, les personnages de Mad Men ont un autre hobby : le tabac et l’alcool, véritables personnages à part entière du feuilleton, censés représenter l’âge d’or d’un avant le politiquement correct d’aujourd’hui. Sur Internet, certains petits malins se sont amusés à calculer l’alcoolémie moyenne des personnages le long des différents épisodes concluant qu’en moyenne la demi-bouteille de whisky ou équivalant était dépassée de façon tout à fait régulière sur une journée. Idem pour le tabac dont les personnages usent et abusent tels des ados essayant de paraître plus que leur âge. Qu’un personnage soit fortement alcoolisé ou dépendant du tabac est quelque chose de tout à fait digne, mais, même à prendre son tabagisme de front comme une des questions du scénario, on peut aussi émettre l’hypothèse qu’il puisse aussi avoir envie de ne pas fumer ni boire. Or dans Mad Men, le plaisir de fumer n’existe pas. C’est un pur rituel social auquel les personnages se plient sans autre forme de procès que l’arbitraire du scénario qui a besoin de signifier de façon particulièrement peu subtile quelque chose qui est de l’ordre d’un fétiche de non-castration. Sterling, le vieux routier de l’agence, ira même de sa confession qui témoigne de la profonde complexité de la psychologie des scénaristes : « Je bois parce que c’est ce que les hommes font. »

Nostalgie d’un monde d’avant 68 où les femmes ne portaient que rarement un pantalon sur un lieu de travail, ici érigé en scène sociale absolue, et où l’ablation des différences des sexes n’avait pas lieu d’être questionnée, la série est en fait plus ambivalente qu’il n’y paraît dans la mesure où les mâles y semblent sexuellement en liberté, soucieux de leurs toilettes, mais libres de baiser virilement, de pures femelles comme autant de proies faciles, quoique, in fine, relativement bavardes. Dépeindre l’Amérique new-yorkaise des années soixante implique, vu d’aujourd’hui, de faire nécessairement état du rôle concédé aux femmes à l’époque. Pourtant, au moins parmi les personnages récurrents, on ne verra jamais une de ces figures du pater familias, objectivement abjecte dans ses certitudes que les femmes sont des êtres ontologiquement inférieurs. Encore plus indicible est la solidarité des hommes dans le conformisme machiste de l’époque. Les personnages féminins eux-mêmes doivent faire face à une organisation sociale où leur place est loin d’aller de soi, mais cela ne bouche qu’à peine leur horizon ou leurs projets. Aucune d’entre elles n’est barrée par un bout de réel c’est-à-dire d’impossible, qui, Artaud le rappelait, est toujours à la charge du plaignant. Comme si la fresque historique se devait de n’être qu’une carte postale décorative ne pouvant rendre compte que d’un temps scellé en dehors de tout devenir, de toute incertitude. Comme si une oppression quelle qu’elle soit n’était pas pire à supporter quand on n’a aucune idée de quand elle cessera. À noter que Matthew Weiner, le concepteur de la série, est né en 1964, qu’il est donc un jeune homme qui avait vingt ans en 1984, époque à laquelle, dans la foulée de l’explosion punk-rock, les années soixante, celles-là précisément, pas Woodstock, ressortaient du purgatoire Hippie, on se rend compte que Mad Men est donc plutôt une série décorative et clairement idéalisée des années soixante où les restes du pater familias de la France gaullienne du XIXe siècle ou de l’Amérique de J.F.K. pouvaient encore se rencontrer selon la multiplicité des vitesses du temps.

Dans un des épisodes de la troisième saison, John Fitzgerald Kennedy, alors Président en exercice, est assassiné. Les personnages sont plutôt unanimement consternés, et aucun n’a le mauvais goût de s’en foutre un petit peu quand même. La jeune épouse de Campbell y témoigne même d’un vibrant engagement politique conforme en tout point à la tradition des séries américaines : « On est en Amérique, on ne tire pas sur le Président ! » Sterling, qui doit marier sa fille le lendemain de l’assassinat, décide de maintenir la cérémonie qui sera désertée par une partie des invités, c’est-à-dire    « ratée ». Drame absolu de la mythologie conjugale puritaine, la cérémonie « ratée » est quand même un grand moment de conformisme bourgeois. Mais le plus frappant au milieu de ses agapes un peu trop coincées pour être honnêtes, c’est à quel point l’Histoire phagocyte littéralement toutes les intrigues ordinaires de la série. L’idée que l’Amérique ou l’Europe aient pu continuer à vivre normalement semble presque irréelle aux yeux des scénaristes. Car ce qu’ils veulent montrer, c’est en fait l’Histoire vue par ceux qui l’ont « vécue ». D’où l’idée de dérouter le scénario d’à peu près toutes ses intrigues parallèles, reléguées au rang de péripéties mineures. La demande formelle de divorce de Betty Draper à Don, élément ô combien anxiogène dans la culture traditionnelle télévisuelle américaine, peut ainsi passer comme une lettre à la Poste.

Ce qui passe moins bien en revanche, c’est la place du spectateur. Car le spectateur de la série n’est pas le vrai spectateur. Les vrais spectateurs sont les personnages qui regardent d’authentiques images de Walter Kronkite, le présentateur vedette de l’époque, relatant l’assassinat de J.F.K. « en direct ». « Direct » auquel on fait semblant d’intéresser le spectateur. C’est l’Histoire comme métonymie.

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            « À la S.P.P., après 1953, plus aucune scission n’est possible car la scission a déjà eu lieu, induisant par anticipation un choix entre le lacanisme et l’I.P.A. Les membres de la S.P.P. n’ont donc plus d’autre choix que de vivre sous le même toit, c’est-à-dire de se déchirer à l’intérieur d’une entité commune[1]»

            En deux phrases articulées sur une base formelle logique, Mme Roudinesco donne une bien singulière image de sa conception de l’historiographie. La première part sur un présupposé rétroactif : « Après 1953, à la S.P.P., plus aucune scission n’est possible ». Or ce qui la rend impossible, c’est « qu’elle a déjà eu lieu ». Causalité explicative qui dénote un point de vue lacano-centré. Ici, il faut comprendre que la seule scission possible eut été avec Lacan. Mais la phrase suivante vient faire intervenir deux liens logiques articulant deux propositions qui sont deux purs pompiérismes. Le premier indiquant que « les membres de la S.P.P. n’ont donc[2] plus d’autre choix que de vivre ensemble sous le même toit » n’est qu’une redite inflationniste, voire une boursouflure du « plus aucune scission n’est possible ». Le second est plus singulier puisqu’il articule sur « la nécessité de vivre ensemble sous le même toit » un « c’est-à-dire2 de se déchirer à l’intérieur d’une entité commune ». En concentrant de façon logique son énoncé, on en arrive donc à un miraculeux : après 1953, les membres de la S.P.P. ne peuvent plus se séparer, car ils sont condamnés à se déchirer à l’intérieur d’une entité commune.

En art, le pompiérisme consiste toujours à singer une animation, un mouvement interne, un élan vital dont la logique, et les motivations de la logique, échappent à l’artiste. Chez Mme Roudinesco, on n’en est pas là. Car pour qu’un élan vital échappe dans sa visée à sa pensée, encore faudrait-il supposer qu’il existe. Serge Daney rappela un jour, qu’à l’écriture d’un scénario, il fallait, un minimum laisser aux personnages le crédit de leurs propres fictions sans quoi on s’égarait dans l’expressionnisme idéologique des scénarios béton hollywoodiens outre-Atlantique, ou de la fiction de gauche, chez nous. Les personnages de la S.P.P. n’ont plus d’histoire propre, encore moins de contradictions internes, trop occupés qu’ils sont à se conformer à la fiction roudinesquienne. Ce qui a été évacué dans cette scène, c’est à la fois l’Autre qui n’existe pas, mais aussi l’objet a qui demeure insaisissable dans son saisissement même. Ne demeurent alors plus que des objets bons ou mauvais (Lacan, Jacques-Alain Miller, l’École de la Cause freudienne, par ordre croissant de déplaisir…), que l’auteur manipule selon un dualisme narcissique propre à l’ego-psychology qu’elle croit dénoncer, pour mieux la promouvoir. Mme Roudinesco peut se réclamer de l’ego-histoire, celle-ci n’a jamais été autre chose, chez Daney notamment, qu’un récit de cas, dont le réel et les interprétations sont du domaine public. « Ça a été ma psychanalyse », confirmera-t-il lui-même, sans pour autant élaborer quoique ce soit d’autre au niveau théorique. Et pour cause, l’ego-histoire se rapprocherait aisément de la passe promue par Lacan, à cette différence près, qui n’est pas mince, qu’elle serait une passe sans école… Au-delà elle n’est donc sur le plan théorique qu’un naturalisme performatif de l’historiographe. Le point de vue, que j’appellerai historiologique, par où on pourrait raconter l’Histoire d’un point de vue qui serait celui de l’historien élevé au rang de professionnel de la profession, ne porte à conséquences que par ce qu’il peut produire d’interprétations du symptôme des conditions d’énonciation de l’historien. C’est-à-dire à produire des restes en s’échouant sur une visée strictement narcissique où l’arbitraire fait table rase de toute contestation.

L’exergue de son Jacques Lacan, Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée[3] citant Marc Bloch : « Robespierristes, antirobespierristes, nous vous crions grâce : par pitié, dites-nous quel fut Robespierre », dénotait le biais initial de la biographie roudinesquienne. Car pour l’historien de l’École des Annales, il s’agissait de restaurer une histoire de chercheurs, là où la tradition de l’époque voulait que l’historien ne puisse se contenter de rapporter des faits sans les accompagner de sa propre perspective morale voire moralisante. Or Robespierre était et demeure aujourd’hui une figure majeure de l’Histoire de France, déjà l’objet de nombreux ouvrages, et qui, par son seul patronyme, suscitait bien des clivages. Contrairement à Lacan qui, à la publication de sa biographie, treize ans après sa mort, était, en dehors du milieu psy, un nom qui induisait plus d’interrogations et de malentendus que de clivages. Mme Roudinesco plaida elle-même s’être tournée vers l’Histoire de la psychanalyse pour palier le désert théorique dans lequel elle se situait à la mort de Lacan. Il est peu de dire que ses deux mille pages récemment rééditées n’apportent rien en matière théorique puisque Mme Roudinesco n’y a jamais postulé. Mais l’opération biographique s’éclaire dès lors sous un jour nouveau si l’on considère sa technique, elle, très à la mode. Faire de Lacan une légende, qu’Élizabeth Roudinesco, herself, aurait eu le candide mérite de faire tomber de son piédestal.

Sauf, qu’en l’occurrence, bien loin d’une improbable déconstruction derridienne du Mythe Lacan, c’est à un laminage à base d’exécutions sommaires auquel nous sommes conviés. Ainsi peut-elle qualifier Lacan de caractère « anal », sans qu’elle juge utile de nous dire où, selon elle, commencerait un tel caractère. Pas plus qu’elle ne prend la peine de nous expliquer ce qui la fonde, en particulier, à en qualifier son héros. Quant à ce qui est de témoigner des raisons qui l’ont conduite à faire disparaître cet adjectif de la réédition de 2010, cela nous conduirait probablement sur des chemins trop escarpés pour elle. Lacan avait-il changé à ce point entre la version de 1994 et celle de 2010 ? ou bien s’agit-il d’un travail d’historien ?

Pour autant nous n’en sommes pas quittes avec la théorie. Car si elle refuse d’entrer dans le débat, Mme Roudinesco n’en manque pas moins d’asséner ses certitudes. Pour prendre un raccourci, on peut en désigner une par ce qu’elle appellerait, en condensant, le virage vers la fuite en avant du mathème. Là encore, c’est grandement méconnaître l’histoire du freudisme, ou en tout cas n’y rien comprendre, que de ne pas se demander, avant même de porter un jugement de valeur sur le fond, à quelle fiction le mathème a pu répondre chez Lacan. Elle le montre elle-même, les héritiers ipéistes de Freud ont fait de la psychanalyse une théorie adaptative culminant dans l’adéquation imaginaire aux réquisits du champ social. Lacan, constatant ce contresens s’est donc efforcé de rétablir cette pratique dans sa subversion originelle. Mais il ne pouvait pour autant ignorer la présence interprétative de tout texte, qui permit aux ego-psychologues de retourner la trouvaille freudienne contre Freud. Et dès lors, en toute logique, de tenter, autant que possible, d’en préserver son œuvre. C’est à ce niveau que le mathème intervient pour logiciser ce qui peut l’être et ouvrir à une possibilité de transmission intégrale. En barrant l’article défini de La femme, Lacan a été au bout d’une certaine possibilité du langage, à savoir sa raison absolument diachronique. Or la psychanalyse, si elle se donne des airs de simple confession thérapeutique ne peut méconnaître une certaine réalité de la parole. De la parole comme acte. C’est à dire que l’analyse porte autant sur la parole que son emploi du temps, son agenda. Le discours de l’inconscient pour être immémorial s’articule néanmoins en droit selon une chronique multidimensionnelle où le mathème vient littéralement mettre en scène un théâtre sans ombre.

Freud l’avait dit lui-même, en psychanalyse, et même ailleurs, seul le présent compte. Lacan, dont le patronyme, cela a été sans doute trop ignoré, était un participe présent, ne pouvait ignorer la théâtralité de cette délégation d’une écriture infinite chère à Claude Simon. Chez l’auteur d’Histoire, cette désinence a une valeur purement psychanalytique en ce que les personnages se motivent d’une façon qui ne vise absolument pas à faire sens. Il y a dans son œuvre une hiérarchie ou une absence de hiérarchie grammaticale, qui est absolument démocratique par où sujets, objets, compléments d’objet, de lieu ou de circonstances sont tous inféodés aux verbes d’action que le participe présent espère connoter de la façon la plus neutre qui soit. Chez Simon, comme dans la psychanalyse, l’histoire, avec ou sans capitale, n’a pas plus de centre que de sens, mais une logique insaisissable dans la diachronie d’un récit toujours quelque part omniscient. Ou pour parler comme Jean-Luc Godard, elle a toujours un début, un milieu et une fin, mais pas toujours dans cet ordre.

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            L’avancée des thérapies cognitivo-comportementales (T.C.C.) en France a sans doute été en partie freinée par le peu de valeur intellectuelle de leur assise théorique. Pour autant il serait illusoire de méconnaître le soutien intellectuel et artistique dont bénéficia la psychanalyse en France à partir des années vingt. Après la méthode coercitive de l’amendement Accoyer en 2003, après la méthode des compilations statistiques et mathématiques du rapport de l’INSERM[4] en 2006 qui fut mise au panier par le ministre de l’époque, les tenants de l’industrie pharmaceutique et de la méthode du Dr. Coué se devaient, devant une telle débâcle, de porter le front sur ce domaine de l’intelligentsia. À cet égard, M. Onfray semblait présenter toutes les garanties d’efficacité pour une opération médiatique rondement menée. Intellectuel à la mode, issue de ce qui se présenta comme la Nouvelle Philosophie, progressiste autoproclamé, ne négligeant pas, entre deux allusions aux terroirs normands de son enfance, de s’en prendre aux églises, il semblait la figure idéale pour assurer la promotion de ces thérapies du bon sens près de chez vous, ou en tout cas approcher d’une possibilité de les inscrire dans le paysage intellectuel français.

L’entreprise onfrayenne se veut, elle aussi, coercitive. « La théorie freudienne est vraie tant qu’elle concerne Freud et personne d’autre[5] », écrit-il. Nul besoin d’être grand clerc pour interpréter la demande qui s’y révèle, mais M. Onfray ne se contente pas de témoigner de sa parfaite ignorance de ce dont il peut retourner en matière d’Œdipe, il tient aussi à nous informer de son incapacité à aborder le moindre concept freudien de façon critique. Durant la promotion de son ouvrage, il affirmera avoir lu « tout Freud », comme si c’était un gage de quoique ce soit, mais se gardera de la moindre analyse théorique de la réalité du dispositif psychanalytique, et encore moins d’apporter sa pierre à l’édification d’une théorie.

« Je compris alors que la philosophie est d’abord un art de penser la vie et de vivre sa pensée, une vérité pratique pour mener sa barque existentielle. Vue sous cet angle, la discipline déclasse dans ce petit monde tout ce qui ne vit que de théorétique, d’entregloses, de commentaires, de bavardages érudits, de pinaillages [6] ». Penser la vie et vivre sa pensée sont assurément de belles idées, mais pour la première, elle suppose que la vie est pensable dans son ensemble ou sa totalité, pour la seconde que la pensée n’est pas en soi une façon de vivre. D’un côté on a un totalitarisme puritain réduisant le vivant à un domaine fini, c’est-à-dire contrôlable, de l’autre l’hypothèse que le processus de la pensée n’est pas un facteur de la dite pensée, réduite du coup à un a priori techniquement innocent. Le projet de M. Onfray n’est pas la pensée, c’est la personne de Freud.

Ainsi, dans un style très inférieur à celui d’un courrier de Pôle Emploi, reproche-t-il au fondateur de la psychanalyse d’avoir engrossé sa belle-sœur aux âges respectifs, elle de cinquante-huit ans, lui de soixante-sept ans. Ce fait mettant, selon lui, en exergue la contradiction entre le dire de l’homme Freud qui annonça avoir renoncé à la sexualité pour sublimer sa libido dans le travail, et sa pratique ainsi débusquée. On passera sur le fait que cette affirmation d’une relation entre Freud et sa belle-sœur n’a rien d’avérée, sans parler de sa grossesse… Comme on passera sur le fait que nombre de psychanalystes verraient une telle relation d’un œil plutôt favorable. Car même si elle est fausse, cette hypothèse ne peut faire écran aux innombrables contradictions qui jalonnent le parcours de l’ancien élève de Charcot, ni celles des œuvres de Lacan, Deleuze, Foucaud, Derrida… Car au fond, en quoi une contradiction serait-elle tellement invalidante pour un intellectuel ? Ne serait-ce que dans la critique d’art est-il impensable de changer d’avis, pas seulement de moduler une opinion, mais de revoir une lecture passée sous un jour radicalement différent ? Et même sans changer d’opinion sur un artiste ne peut-on pas changer de point de vue, aimer son travail pour d’autres raisons au cours d’une même vie ? Autant de questions qui mettent en jeu la sensibilité de la subjectivité mais qui mettent de côté la véritable question de la pensée onfrayenne. La nouvelle philosophie, on s’en souvient, se manifesta en affirmant qu’après Lacan, Althusser, Deleuze etc., en bref le structuralisme au sens large, on pouvait encore faire de la philosophie. Le structuralisme avait il est vrai fait un sort à une certaine fiction philosophique, critique, esthétique, sans pour autant les invalider le moins du monde. Il était simplement question de mettre en avant des invariants structuraux auxquels la psychanalyse n’était pas étrangère, c’est peu de le dire, et qu’il était désormais impossible d’ignorer. Or très vite, faute de pensée, ce fut cet impossible d’ignorer qui posa problème aux nouveaux philosophes. Dès lors leur « pensée » se réduisit à une opération marketing de remplacement de l’intellectuel par son semblant, affublé de tous les stigmates, vestimentaires notamment, qui dans des médias, bien trop contents de voir la vie intellectuelle française réduite à leur mesure, représentaient le ridicule de l’intellectualisme. On comprend mieux dès lors la phobie des contradictions de ce garçon-coiffeur en mal d’avoir-l’airitude, si possible subversive, aux dépens de Freud. Mais du coup, la question de la critique d’un tel ouvrage pose problème en ce qu’elle ne peut faire l’économie de sa grande débilité telle qu’elle apparaît à presque toutes les pages. Freud nazi, Freud mussolinien, Freud phallocrate, Freud homophobe, on pourrait faire l’inventaire des affirmations gratuites qui jalonnent cet ouvrage, et auxquelles on pourrait répondre par l’historiographie, mais ce serait méconnaître le mode de connaissance délibérément paranoïaque de son auteur. Que M. Onfray déteste Freud, pourquoi pas, mais qu’il s’énonce, comme un connaisseur d’un penseur dont il ne comprend même pas les concepts les plus élémentaires en argumentant de façon totalement infantile (cinquante-huit ans !), cela relève plutôt d’un symptôme d’auto-persuasion égaré dans un narcissisme à bride abattue.

Il a donc fallu que j’en prenne mon parti. Armé d’un modeste adjectif qualificatif, je me suis donc rendu sur la fiche Wikipédia de ce Monsieur Trucmuche « d’Alençon » dans le Morbihan. On y apprend en effet qu’il a « enseigné cette matière (la philosophie) dans les classes terminales du lycée technique privé Sainte-Ursule de Caen de 1983 à 2002 ». Je me suis alors efforcé de rétablir la vérité que les futurs auteurs d’un improbable Livre noir de la philosophie normande ne manqueront pas de ressasser par l’ajout d’un « catholique ». Lycée privé technique catholique, ça va mieux en le disant. Je prends le pari que l’auteur du Traité d’athéologie n’en prendra pas ombrage, pas plus qu’il n’y verra de contradiction...
            
          Mais si à l’inverse, il devait se montrer capable de se dire, face à lui-même, lesquelles des innombrables contradictions qui ont nécessairement émaillé son existence, le concernent lui, il pourra alors dire qu’il est un homme. Car s’il est peu de dire que sa dénonciation de l’affabulation freudienne n’effleure même pas le moindre début de conséquence théorique, à la borner sur ce plan, elle se limite à une aussi abjecte que vaste et souvent délirante entreprise de diffamation. D’un mort.


            François GÉRALD



[1] Élizabeth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France, La Pochothèque, p. 1362.
[2] Je souligne.
[3]  Fayard ,1993. Repris dans Histoire de la psychanalyse en France, Ibid.
[4] Psychothérapie : Trois approches évaluées - expertise collective, 568 pages, Inserm 2004.
[5] Michel Onfray, Le crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne, p 17. Grasset, 2010.
[6] Ibid., p 17.