mercredi, décembre 31, 2014

Intermoiements

Mackenzie Foye, Murphy jeune et Matthew McConaughey, Cooper.

Interstellar de Christopher Nolan (mise en scène et scénario), 2014.

Face au succès public d’un film-notice-d’aspirateur comme Gravity on ne peut qu’être tenté de s’interroger sur la nature des charmes qu’ont encore aujourd’hui les films de l’espace. Le dépaysement des aléas de la vie quotidienne que provoque l’apesanteur, combiné à quelques innovations technologiques aussi bluffantes qu’improbables, telle la téléportation de Star Trek, y met généralement en scène un climat d’adéquation matérielle qui a quelque chose de fondamentalement pacifique. Si on y ajoute la quête plus ou moins sophistiquée d’une forme de vie ou de civilisation autre, on obtient un film d’aventure à la fois reposant et stimulant pour les neurones en ce que la pensée y est, à un moment ou à un autre, élevée au rang de puissance pure.

Pourtant, Interstellar aurait plutôt tendance à fatiguer à force d’être roboratif et de, finalement, ne pas savoir choisir de point de vue. L’action se passe dans un futur visuellement quasiment identique, mais essentiellement différent en ce que la vie sur Terre y est en train de disparaître, confrontée qu’elle est à diverses mais récurrentes catastrophes climatiques et agricoles. Cependant, ce tableau nettement écologiste est dès l’entame du film contrebalancé par une scène en incise montrant une des enseignantes expliquer à Cooper (Matthew McConaughey), un ancien pilote de la NASA reconverti dans l’agriculture, que, dans ce monde où tout, à commencer par la nourriture, vient à manquer, son fils croit en la réalité de la conquête spatiale, « alors que chacun sait que ce n’était qu’une mise en scène ». Critique en coin des effets du politiquement correct de la gauche américaine, cette scène a pour mérite de dresser le tableau d’une civilisation qui a perdu ses repères spatio-temporels et où la propagande la plus éhontée l’a emporté sur les faits les plus sûrement établis. Mais elle fait aussi symptôme d’une incapacité qu’a le film de choisir, sinon un camp, du moins un point de vue sur ce qui semble être sa question fondamentale.

Anna Hataway, Dr Brand et Matthew McConaughey, Cooper.


Les deux actrices principales, Anne Hathaway (Dr Brand) et Jessica Chastain (Murphy), sont comme deux opposés appartenant à des mondes sans relation. La première est minérale comme la seconde est organique, et, même sur un plan strictement graphique, elles semblent devoir briller par leur absence de rivalité tant aux yeux du spectateur normalement rationnel, que de Cooper qui se gardera d’érotiser un chouïa sa relation avec le Dr Brand dont il a deviné les sentiments pour un autre, alors que Murphy, par une ridicule mais assez singulière courbure du scénario, s’avérera n’être autre que sa propre fille. Pas de jalousie, pas de convoitise, c’est-à-dire pas de désir non plus, Interstellar se garde également de la moindre négativité. Le seul « méchant », interprété par Matt Damon, y est tellement ordinaire que le scénario, n’hésitera pas à prendre mezzo voce son parti en justifiant sa conduite par un bien humain, mais en l’occurrence criminel, désir de sauver sa peau.

De fait, Interstellar, son scénario et ses personnages, ressemblent au monolithe kubrickien de 2001, L’odyssée de l’espace dans cette façon toute arriviste qu’il a de préempter le droit de se poser là sans que personne ne daigne s’interroger sur ce qu’il veut vraiment.

Or ce que le film dit vouloir, c’est trouver une autre planète habitable pour y faire émigrer l’humanité. Déjà l’écart est substantiel avec les motifs habituels de la science-fiction, en ce qu’il n’est plus ici question de rencontre avec une nouvelle forme de vie, qu’elle soit hostile ou amicale, mais uniquement d’un nouveau décor pour l’humaine espèce, condamnée à disparaître dans la poussière, et à petit feu, par son impéritie dans la gestion des ressources de son habitat naturel.

Pour autant, le soupçon d’une vie extraterrestre apparaît bien dans un repli du scénario par où un pont d’Einstein-Rosen, dit « trou de ver », qui permet de connecter deux points distants de plusieurs centaines d’années-lumière, aurait été placé aux environs de Saturne par une forme de vie aussi mystérieuse que bienveillante. C’est là-dessus, c’est-à-dire au bout d’une bonne heure de projection, que le scénario démarre vraiment, mais pour venir se cogner immédiatement sur une hypothèse pour le moins grotesque. Si on peut en effet passer sur le fait que les trous de ver sont de simples conjectures mathématiques, voire pour les plus critiques, probabilistes, le scénario n’en dénaturant pas la signification, l’escapade de la mission de Cooper, Brand et leurs deux acolytes envoyés par la NASA, désormais officine souterraine, vers quatre planètes possibles pour établir la vie humaine de l’autre côté du trou de verre, tourne à la farce. L’hypothèse du scénario est que, la première planète qu’ils visitent se trouvant à proximité d’un trou noir qui a comme caractéristique d’avoir une densité de matière telle que même la lumière ne peut s’en échapper, la courbure que le champ gravitationnel impose sur son environnement proche, y a ralenti le temps, et donc changé la petite heure qu’a duré leur mission exploratoire en vingt-trois années. Or le ralentissement du temps relatif, s’il est envisageable d’un point de vue logique, n’est dû qu’à la force gravitationnelle à laquelle le vaisseau de l’escapade ne peut échapper qu’en « doublant » la vitesse de la lumière dont le caractère absolu est l’hypothèse de base de l’unification de l’espace et du temps et de leur possible courbure. Tous ces phénomènes qui sont des conséquences de l’universel des lois de la gravité sont de fait pas très innocemment violés par le scénario qui y trouve, on va le voir, matière à des conséquences fâcheuses.

Jessica Chastain, Murphy.


Car de retour sur leur vaisseau amiral, Brand et Cooper vont se retrouver nez à nez avec vingt-trois années de messages vidéo envoyés depuis la Terre, par où Cooper va constater que sa fille de dix ans est désormais avantageusement en âge d’être interprétée par Jessica Chastain, trentenaire un brin saumâtre de devoir se faire à l’idée que son père l’a abandonnée, alors que lui est resté un fringuant quarantenaire. Du coup, la courbure de l’espace-temps devient une coupure dans son œdipe visant à l’innocenter. Et la suite des événements n’arrange pas les affaires d’un scénario qui va éliminer les deux coéquipiers des deux héros avant de les envoyer, elle, tenter sa chance vers l’ultime planète possible au regard de leurs réserves de carburant, et lui, se sacrifier en se laissant aspirer par le trou noir pour tenter de trouver un passage secret vers la Terre dont les coordonnées sauveraient l’humanité.

Or cette expérience va très vite tourner au vaudeville. Au terme d’un défilé multicolore qui n’est pas sans évoquer l’ultime et pompier voyage de la fin de 2001, Cooper va se retrouver au cœur d’un empilement d’espaces-temps où il va naviguer « d’époque en époque » auprès de la chambre de sa fille dans la maison familiale. Là, se souvenant que celle-ci, enfant, parlait de fantômes en constatant que des livres tombaient parfois des étagères, Cooper va, depuis l’envers de la bibliothèque, « espace à cinq dimensions » d’où il ne peut communiquer avec elle, comprendre que le fantôme c’est lui-même « ici et maintenant », et partant, lui dicter en morse, grâce à la trotteuse de la montre qu’il lui a offerte avant de partir (c’est-à-dire, dans un des espaces-temps où elle est adulte, devenue physicienne), la solution pour extraire l’humanité de sa mortifère planète ! Si cette chute pour le moins capillo-tractée a le mérite d’être le premier événement positif d’un scénario qui, jusque-là, empilait les désastres avec une morne abnégation, elle n’en est pas moins fondée sur un temps pour comprendre qui exprime en quelque sorte la morale du film. « La solution, c’est nous », énonce finalement Cooper réalisant que tous les signes supposés de cette force extraterrestre n’étaient que le fait de messages envoyés par lui-même depuis cet « espace » où il a, donc, a-cinquième-dimension-ri.

Ici, il est moins question que jamais d’une forme de vie extraterrestre, car la solution philosophique à laquelle Cooper décide de se ranger n’est au fond que la promotion d’un moi tout-puissant qui pourrait faire l’économie de cet autre dont Rimbaud qualifiait son « je ». Et la conclusion du film, qui voit Murphy, désormais centenaire, dire à son père finalement expulsé du trou noir, mais toujours aussi quarantenaire, de la laisser mourir « parmi les siens » et de
« partir vivre sa vie » du côté du Dr Brand restée seule sur sa nouvelle planète, vient conforter cette confusion des subjectivités. Cooper aurait pu, en bon père, objecter qu’elle ne se débarrasserait pas de lui aussi facilement, mais il ne mouftera pas, confirmant du même coup qu’il n’est peut-être question dans cette problématique villageoise américaine que de déculpabiliser des petits mâles de leur désir d’abandonner femme et enfants pour aller vivre moult autres aventures. De fait, Cooper erre désormais dans un monde où les temporalités ne font plus sens, et d’où Chronos a été révoqué. L’histoire n’a plus cours et seul subsiste un paysage d’événements où tout est indifférencié. Sauf que, quand, telle la ferme familiale reconstituée dans un musée en hommage à sa fille devenue un genre de légende scientifique, tout est décors, le seul véritable événement, c’est la pulsion de mort.

Sombre abysse où ce film dont l’obstination à ne pas vouloir grand-chose voit émerger une crise de l’identité américaine, mais que Hollywood, qui rabote de ses films tout ce qui pourrait apparaître comme trop local aux yeux des différentes parts de marchés mondiales, interdit de dire ouvertement, vient s’échouer sur le rivage univoque de l’Un comme jouissance. Un film faisant doucement l’apologie d’un moi tout-puissant dont la première conséquence logique est son incompatibilité avec la liberté de choisir et d’en assumer les conséquences. Un nouveau genre de film, bien en ligne avec notre époque, qu’on pourrait appeler soft-fasciste.



© François GÉRALD



mercredi, septembre 03, 2014

Bordure assassine, bordure assassinée



Alors que des manifestations sont interdites, que des slogans antisémites se répandent dans les rues, et que certains cherchant à décrédibiliser sur cet autel toute critique à l’égard du régime de M. Netanyahou, il s’est trouvé quelques journalistes (ZDF, The Forward…) pour enquêter sur les prémisses de la campagne de bombardement sur Gaza appelée par les autorités israéliennes « Bordure protectrice ». Les conclusions ont débouché sur un même double constat. Primo, les trois adolescents israéliens kidnappés l’ont été par une famille dissidente liée au Hamas qui les a exécutés au lendemain de leur enlèvement. Secundo, bien que les autorités israéliennes ont été au courant de cette exécution quasiment en direct, elles ont tu l’information, envoyant la mère d’un des garçons à Genève pour implorer son retour devant la Commission des droits de l’homme des Nations Unies, alors qu’elles massaient des troupes blindées aux abords de la bande de Gaza en faisant croire au peuple israélien et au monde, que l’opération militaire allait avoir pour but d’aller les libérer.
Ce besoin de falsifier le réel pour justifier leurs crimes a toujours été l’apanage des fascistes, de droite comme de gauche, religieux ou laïques, mais dans le cas du conflit israélo-palestinien, il témoigne d’un retournement d’alliances qui remonte à l’assassinat d’Itzhak Rabin par un jeune militant fasciste israélien en novembre 1995. Rabin fut celui qui avait tendu la main aux Palestiniens à Oslo, persuadé que seul un accord de paix fondé sur une reconnaissance mutuelle pouvait déboucher sur une issue pour son pays. Dans les semaines qui suivirent, une campagne pour élire son successeur mit aux prises M. Peres, défenseur des accords d’Oslo, et M. Netanyahou, qui leur était farouchement hostile. Le Hamas et le Djihad islamique, non moins farouches adversaires du traité de paix, multiplièrent les attentats suicide, et pesèrent ainsi de façon décisive sur un scrutin remporté par M. Netanyahou de quelques milliers de voix. Réciproquement, en 2006, alors que le Hamas avait gagné les élections législatives et municipales dans la bande de Gaza, l’Autorité palestinienne demanda aux Israéliens l’autorisation d’y envoyer des forces de police supplémentaires afin d’éviter que se produise ce à quoi chacun s’attendait à savoir que le Hamas s’empare du pouvoir par la force. Les autorités israéliennes opposèrent un refus et les représentants de l’Autorité palestinienne dans la bande de Gaza furent liquidés.
Au–delà de la controverse territoriale et des blessures tout aussi réelles d’un conflit soixantenaire, la guerre entre Palestiniens et Israéliens relève donc aujourd’hui davantage d’un conflit entre pacifistes et bellicistes des deux camps. Évidemment, dans ce genre d’opposition, les armes sont inégales, et il n’y a rien d’étonnant à voir les bellicistes des deux camps aujourd’hui triompher. Mais alors que les Palestiniens n’ont plus de forces armées que sous la forme de groupuscules terroristes, le gouvernement israélien peut se gargariser d’avoir accompli son but ultime : ne plus avoir de forces armées avec qui négocier la paix.
Pour autant, il serait naïf de croire que cette prouesse rhétorique marque un fait réellement nouveau dans le conflit. Elle n’est que l’aboutissement d’une logique menée au début des années 2000, alors que fraîchement élu Premier ministre, M. Ehud Barak avait exigé et obtenu du président américain, Bill Clinton, qu’il convoque une conférence de paix à Camp David, où l’échec des négociations fut entièrement rejeté sur les Palestiniens accusés d’avoir rejeté « l’offre généreuse » des Israéliens. En l’occurrence, si les historiens ont fait un sort aux polémiques sur ces négociations à propos desquelles, si ce n’est de méthode, Yasser Arafat ne reçut aucune critique d’aucun leader palestinien, ce qui frappe c’est le passage d’une négociation bipartite à un monologue. Les Palestiniens étaient à ce point effacés de la carte du monde que leur propre opinion sur le destin de ce qui devait constituer leur pays semblait superflue tant aux Israéliens qu’aux Américains qui inaugurèrent pour le coup un nouveau positionnement de soutien indéfectible aux bellicistes israéliens. Presque quinze ans plus tard, force est de constater que la position des autorités israéliennes a franchi un pas de plus dans la haine de l’autre et repose désormais sur une double articulation qui exige des Palestiniens qu’ils reconnaissent le « caractère juif » de l’État d’Israël (concept aussi fumeux que dénué de la moindre consistance juridique) tout en continuant à coloniser les terres palestiniennes qu’ils qualifient de « disputées ». Autrement dit, Israël revendique le droit d’étendre son territoire national jusqu’où bon lui semble, tout en attendant des Palestiniens, expulsés ou non, qu’ils reconnaissent le « caractère juif » des maisons et des villages qu’ils occupaient, pour certains quelques semaines plus tôt, voire dont ils seraient expulsés quelques semaines plus tard !
Parmi les critiques qui ont pu, un temps au moins, s’adresser à la politique ubuesque de l’État hébreu, la plus sensible et la plus polémique fut celle énoncée par Jean-Luc Godard dans son JLG/JLG, Autoportrait de décembre dans lequel il accusa hégélienement les Israéliens d’avoir retourné contre le peuple palestinien la terreur du judéocide nazi. Or, sur ce plan, deux types d’arguments sont opposables. D’une part, le Proche-Orient abritant plus de journalistes envoyés spéciaux que tout le continent africain, il n’est pas déraisonnable de supposer que, si quoique ce soit s’approchant d’une répétition d’Auschwitz s’y produisait, nous aurions fini par le savoir. D’autre part le judéocide nazi peut difficilement se concevoir comme retournable hégélienement en ce que, précisément, il n’a pas consisté pour les rouges à aller chez les verts pour prendre leurs richesses ou leurs territoires, mais en l’effacement d’un « peuple » et d’une « culture » où les guillemets ne font que signaler l’incompétence fondamentale dans laquelle les Nazis se sont trouvés pour définir l’objet de leur haine. Mais d’un effacement qui se produisit sans sépulture, sans corps, sans registres, sans restes, comme un supposé point zéro d’une histoire nouvelle et sans racines. Si retournement hégélien il y a, c’est bien plutôt de l’antisémitisme européen, judéocide nazi exclu. La tradition antisémite européenne considérait en gros le judaïsme comme l’envers pourri de l’identité européenne, dont la Grèce aurait été le versant noble parce qu’universalisable donc christianisable. Cela justifiait à intervalles réguliers pogromes et autres massacres en tout genre qui avaient le double avantage de nous permettre une purification imaginaire tout en s’en prenant à une religion dont le caractère pacifiste éprouvé garantissait une quasi-impunité. Dès lors, comment ne pas voir dans l’aspiration des juifs d’Israël celle de s’élever au rang d’Européens à part entière, d’Européens d’égale dignité à tous les autres Européens ? Que cette ambition culmine aujourd’hui en la répétition de la part la plus criminelle de l’identité européenne, qui consiste en l’affirmation d’un droit à la domination de peuplades supposées arriérées, c’est-à-dire en langage châtié, sous-développées, dont les reportages fantasmant « le dressage » des enfants palestiniens censés aller se faire exploser dans les bus israéliens ne sont que la part la plus visible, n’a finalement rien de glorieux pour l’Europe. Mais cela ne constitue qu’un symptôme de plus de la situation de crise profonde dans laquelle se trouve Israël depuis vingt ans.


L’assassinat d’Itzhak Rabin ne fut pas en effet un acte isolé dans l’histoire du pays. Il représente l’émergence de cette jeune nation au rang des pays autonomes qui ont accès à la pulsion de mort. C’est-à-dire à cette pulsion de destruction et d’autodestruction qui vise en fait à totaliser l’ordre symbolique dans l’imaginaire en anéantissant la limite de soi à l’autre. Le fantasme des dirigeants israéliens se trouve de fait confronté à une double impasse. Ou bien faire la paix avec les Palestiniens au risque de devoir assumer le fait d’être entièrement entourés d’Arabes avec lesquels il faudra bien aussi faire la paix ce qui contredira de facto leur rêve européen, ou bien gagner la guerre et gagner leur dignité de peuple « européen » dominant ayant triomphé d’une « peuplade inférieure », ce dont peu de ministres ouvertement racistes de l’actuelle administration Netanyahou s’inquiéteraient, mais qui ne leur épargnerait pas de devoir faire la paix avec des voisins toujours aussi arabes.
En termes pratiques, un minimum de courage politique qui unirait nos dirigeants européens et américains pour publier un communiqué indiquant aux Israéliens que s’ils ne mettent pas fin à toute activité colonisatrice dans les trois semaines, nous cesserions d’entretenir des relations commerciales avec eux, suffirait pour la faire cesser dans les trois minutes. De même, quelles que soient les falsifications de l’administration Netanyahou quant à la réalité à Gaza, le simple envoi de casques bleus de l’ONU suffirait à mettre au pas la Hamas et garantir l’arrêt des tirs de roquettes sur Israël. Mais même ce dernier ne recevra jamais l’accord de l’administration israélienne actuelle, qui pourrait craindre de se voir imposer le même sort en Cis-Jordanie, en même temps qu’il acterait de fait l’existence du peuple palestinien. C’est que parler ici de génocide relève du plus lourd des contresens. L’ambition des bombardements sur Gaza, dont on peut regretter que les chaînes de télévision nous aient privés des analyses expertes de quelques militaires de métier, ne consiste nullement en l’anéantissement d’un peuple tout entier, chacun de ses membres un par un, mais au contraire en l’indifférenciation des Palestiniens selon qu’ils vivent ou qu’ils sont morts.
Si notre toute jeune Europe a eu jusqu’ici une attitude aussi pusillanime, c’est que, ici aussi, nous avons fini par condescendre à l’ethnocentrisme et à conclure que cette guerre était celle d’un « eux » contre « nous ». Où nous commençons peut-être à nous reconnaître juifs aussi, à reconnaître que le judaïsme comme la Grèce sont au cœur de notre culture et de notre identité européenne, voire qui sait un jour, à pouvoir le dire, mais on en est encore loin !
Quant à l’Amérique de M. Obama, premier Wasp marrane à avoir conquis la Maison blanche, lorsque Oussama Ben Laden fut débusqué par les services secrets américains et qu’il s’est agi de préparer sa mise hors d’état de nuire, le nom de code qui fut choisi pour l’opération des forces spéciales américaines ne devrait guère, lui non plus, soulever l’enthousiasme côté palestinien : Opération Geronimo.

© François GÉRALD

Cet article a été refusé par Le Monde, Libération, Le Monde Diplomatique, Le Nouvel Observateur, Politis…

vendredi, juillet 18, 2014

L’honneur perdu de l’UBUEFA

Article publié dans L'Humanité des 13, 14 et 15 juin 2014.



Un match sur une pelouse bicolore, après un concert de U2, à Sheffield en 2009. 


Destiné à mettre de l’ordre dans la gestion du football européen qui en 2010 accumulait 8,4 Md. €[i] de dettes, le Fair-play financier (FPF), qui entre en vigueur cette année, voudrait se présenter comme une façon d’adopter des règles de bonne conduite et d’équité. Défendu par le président de l’UEFA, Michel Platini, le FPF n’avait pourtant, à l’origine, rien de révolutionnaire puisqu’il s’agissait ni plus ni moins que de copier, en l’adaptant, notre DNCG[ii], chargée, grâce un pouvoir de sanction, de limiter les déficits des clubs professionnels français.
Le problème est que les grands fauves capitalistes qui gèrent les grands clubs européens n’ont jamais eu le moindre goût d’accepter qu’un régulateur vienne contrôler leurs bilans. D’où l’idée géniale qui leur est venue de retourner ce principe fort encombrant à leur avantage. On voit en effet, depuis le début des années 2000, des milliardaires racheter des clubs en y investissant des sommes colossales[iii]. L’idée des grands clubs anglais et allemands était donc de saisir l’UEFA d’un principe d’équité selon lequel ces investissements deviendraient hors la loi. Les clubs seraient désormais contraints de vivre sur les revenus qu’ils génèrent par eux-mêmes (billetterie, sponsoring et droits TV), et l’UEFA serait chargée de dire si ces revenus sont bien réels, s’autorisant, comme dans le cas du PSG ce mois-ci, à diviser par deux un contrat de sponsoring de 200 M € de la Qatar Tourism Autority, sans la moindre justification. On admettra que c’est bien joué. Car passer d’une instance de contrôle de gestion des clubs à un régulateur chargé de valider les investissements de ceux de leurs concurrents qui, précisément parce qu’ils ont les poches pleines, n’ont pas de difficultés à payer leurs factures, c’est là un tour de passe-passe qui mérite assurément le coup de chapeau. A fortiori lorsqu’on sait aujourd’hui que l’UEFA s’est contentée, outre le PSG et Manchester City, propriétés arabes n’appartenant pas au cénacle européen, de sanctionner des équipes mineures, bulgares, russes ou turques, en s’abstenant rigoureusement de la moindre remontrance aux clubs espagnols surendettés.
Au-delà, et à ne se limiter qu’à un plan macroéconomique, on peut s’étonner de voir les leaders d’un secteur d’activité interdire les investissements exogènes, processus qui, sauf à interdire son symétrique, revient à organiser l’appauvrissement du football européen. Ses dirigeants doivent se sentir tellement sûrs de leur fait qu’ils envoient balader des millions qui, en pratique, ont tôt ou tard vocation à payer les dettes de ceux qui en ont.
De plus, sur le plan sportif, la Ligue de champions (LDC) doit faire face à une équation bancale qui veut que des clubs qui disputent des championnats nationaux différents, et percevant donc des droits TV différents (le champion de France touche moins que le dernier du championnat d’Angleterre[iv]), s’y affrontent sans que la question de l’équité sportive de la compétition n’ait jusqu’ici posé problème.
Enfin, et c’est le côté comique de l’affaire, si on regarde la compétition elle-même, on constate que, suite à aux réquisitions des clubs anglais, l’UEFA a accepté que les droits TV ne soient pas uniquement répartis en fonction des mérites sportifs de chacun, mais en tenant également compte… de sa richesse. Le principe est d’une simplicité à peine retorse, mais qui en matière d’équité confine au sublime : les clubs anglais, dont les télévisions paient le plus cher les droits de la compétition, doivent toucher plus que ceux dont les télés sont plus frugales. Autrement dit, on joue la même compétition, mais c’est cette fois, l’UEFA elle-même qui organise la discrimination positive des plus pauvres afin que l’argent reste à l’argent et que les plus riches ne soient pas indûment concurrencés par tel petit club qui aurait eu le mauvais goût d’avoir une équipe, voire un coach ou un président talentueux.

Michel Platini, président de l'UEFA, et ancien milieu de terrain de la Juventus de Turin.
Tel que l’UEFA le met en œuvre, le FPF sert donc à deux choses. D’une part, que les futurs investisseurs du football ne dirigent leur argent que et exclusivement vers la Premier League anglaise qui a les plus hauts revenus et donc un avantage comparatif insurmontable. Ensuite, à s’assurer que, même rachetés par un riche investisseur, la simple idée de voir le Partisan de Belgrade, le FC Copenhague ou le Steaua Bucarest disputer une compétition en espérant la gagner ne sera qu’une illusion.
Cela pose bien sûr la question d’un véritable championnat européen dont les règles et les revenus sportifs seraient les mêmes pour tout le monde et qui accueillerait à ses différents étages l’ensemble des clubs du continent. Mais de cela non plus les cadors du foot européen ne veulent pas, trop contents qu’ils sont de profiter de la structure actuelle de son financement, qui leur permet, grâce à la LDC de toucher jusqu’à 30 voire 40 M d’euros de revenus annuels, avantage qui leur permet, dans leurs championnats nationaux, en terminant dans les trois ou quatre premiers, de se qualifier neuf fois sur dix pour la LDC, qui elle-même…
Dans les années 1980, les assureurs de santé américains, qui voyaient l’augmentation de leurs profits stagner, demandèrent et obtinrent de l’administration Reagan le droit de sélectionner les risques de leurs assurés leur garantissant du même coup une solide croissance des revenus pour les années qui suivirent. Le résultat, quasi anecdotique, fut que le pays se retrouva vingt ans plus tard avec 45 M de citoyens non assurés. C’était le libéralisme façon moderne, où les opérateurs privés, quand ils se sentent menacés ou limités dans la croissance de leurs revenus, demandent au régulateur de faire des lois leur permettant de leur assurer une position dominante ad vitam aeternam et des revenus sous forme quasi-rentière.
Si le destin de ce règlement, qui viole à peu près tous les principes du marché commun, est d’être effacé d’un coup d’éponge magique par la première cour de justice continentale venue, gageons qu’en attendant on se consolera en se disant qu’on a eu chaud, car un jour, Michele, je vous le dis, le sport tuera l’argent.

François GÉRALD





[i] Source : http://www.irsv.org/index.php?option=com_content&view=article&id=149%3Ales-regles-de-fair-play-financier-dans-luefa-quelles-consequences-pour-le-football-europeen-&catid=73%3Anumero-7--controler-et-punir&lang=fr
[ii] Direction nationale du contrôle et de gestion.
[iii] Depuis son rachat en juin 2003, l’investissement de l’oligarque russe Roman Abramovitch dans le Chelsea FC dépasserait le Md. d’euros.
[iv] A l’issue de la saison 2012-2013, le champion anglais, Manchester United, avait empoché 74,7 million d’euros, contre 48,8 pour le dernier, Queens Park rangers (source : Premierleague.com). Chiffres en augmentation de plus de 50% pour la saison qui vient de s’écouler puisque le Mail online annonce une rétribution de 116,7 millions d’euros pour le champion, Manchester City et 77,3 pour le dernier, Cardiff City. En 2012-2013, l’OM, premier bénéficiaire quoique deuxième derrière le PSG, recevait 47 millions d’euros. Chiffres qui resteront stables pour la saison 2013-2014.