vendredi, juillet 18, 2014

L’honneur perdu de l’UBUEFA

Article publié dans L'Humanité des 13, 14 et 15 juin 2014.



Un match sur une pelouse bicolore, après un concert de U2, à Sheffield en 2009. 


Destiné à mettre de l’ordre dans la gestion du football européen qui en 2010 accumulait 8,4 Md. €[i] de dettes, le Fair-play financier (FPF), qui entre en vigueur cette année, voudrait se présenter comme une façon d’adopter des règles de bonne conduite et d’équité. Défendu par le président de l’UEFA, Michel Platini, le FPF n’avait pourtant, à l’origine, rien de révolutionnaire puisqu’il s’agissait ni plus ni moins que de copier, en l’adaptant, notre DNCG[ii], chargée, grâce un pouvoir de sanction, de limiter les déficits des clubs professionnels français.
Le problème est que les grands fauves capitalistes qui gèrent les grands clubs européens n’ont jamais eu le moindre goût d’accepter qu’un régulateur vienne contrôler leurs bilans. D’où l’idée géniale qui leur est venue de retourner ce principe fort encombrant à leur avantage. On voit en effet, depuis le début des années 2000, des milliardaires racheter des clubs en y investissant des sommes colossales[iii]. L’idée des grands clubs anglais et allemands était donc de saisir l’UEFA d’un principe d’équité selon lequel ces investissements deviendraient hors la loi. Les clubs seraient désormais contraints de vivre sur les revenus qu’ils génèrent par eux-mêmes (billetterie, sponsoring et droits TV), et l’UEFA serait chargée de dire si ces revenus sont bien réels, s’autorisant, comme dans le cas du PSG ce mois-ci, à diviser par deux un contrat de sponsoring de 200 M € de la Qatar Tourism Autority, sans la moindre justification. On admettra que c’est bien joué. Car passer d’une instance de contrôle de gestion des clubs à un régulateur chargé de valider les investissements de ceux de leurs concurrents qui, précisément parce qu’ils ont les poches pleines, n’ont pas de difficultés à payer leurs factures, c’est là un tour de passe-passe qui mérite assurément le coup de chapeau. A fortiori lorsqu’on sait aujourd’hui que l’UEFA s’est contentée, outre le PSG et Manchester City, propriétés arabes n’appartenant pas au cénacle européen, de sanctionner des équipes mineures, bulgares, russes ou turques, en s’abstenant rigoureusement de la moindre remontrance aux clubs espagnols surendettés.
Au-delà, et à ne se limiter qu’à un plan macroéconomique, on peut s’étonner de voir les leaders d’un secteur d’activité interdire les investissements exogènes, processus qui, sauf à interdire son symétrique, revient à organiser l’appauvrissement du football européen. Ses dirigeants doivent se sentir tellement sûrs de leur fait qu’ils envoient balader des millions qui, en pratique, ont tôt ou tard vocation à payer les dettes de ceux qui en ont.
De plus, sur le plan sportif, la Ligue de champions (LDC) doit faire face à une équation bancale qui veut que des clubs qui disputent des championnats nationaux différents, et percevant donc des droits TV différents (le champion de France touche moins que le dernier du championnat d’Angleterre[iv]), s’y affrontent sans que la question de l’équité sportive de la compétition n’ait jusqu’ici posé problème.
Enfin, et c’est le côté comique de l’affaire, si on regarde la compétition elle-même, on constate que, suite à aux réquisitions des clubs anglais, l’UEFA a accepté que les droits TV ne soient pas uniquement répartis en fonction des mérites sportifs de chacun, mais en tenant également compte… de sa richesse. Le principe est d’une simplicité à peine retorse, mais qui en matière d’équité confine au sublime : les clubs anglais, dont les télévisions paient le plus cher les droits de la compétition, doivent toucher plus que ceux dont les télés sont plus frugales. Autrement dit, on joue la même compétition, mais c’est cette fois, l’UEFA elle-même qui organise la discrimination positive des plus pauvres afin que l’argent reste à l’argent et que les plus riches ne soient pas indûment concurrencés par tel petit club qui aurait eu le mauvais goût d’avoir une équipe, voire un coach ou un président talentueux.

Michel Platini, président de l'UEFA, et ancien milieu de terrain de la Juventus de Turin.
Tel que l’UEFA le met en œuvre, le FPF sert donc à deux choses. D’une part, que les futurs investisseurs du football ne dirigent leur argent que et exclusivement vers la Premier League anglaise qui a les plus hauts revenus et donc un avantage comparatif insurmontable. Ensuite, à s’assurer que, même rachetés par un riche investisseur, la simple idée de voir le Partisan de Belgrade, le FC Copenhague ou le Steaua Bucarest disputer une compétition en espérant la gagner ne sera qu’une illusion.
Cela pose bien sûr la question d’un véritable championnat européen dont les règles et les revenus sportifs seraient les mêmes pour tout le monde et qui accueillerait à ses différents étages l’ensemble des clubs du continent. Mais de cela non plus les cadors du foot européen ne veulent pas, trop contents qu’ils sont de profiter de la structure actuelle de son financement, qui leur permet, grâce à la LDC de toucher jusqu’à 30 voire 40 M d’euros de revenus annuels, avantage qui leur permet, dans leurs championnats nationaux, en terminant dans les trois ou quatre premiers, de se qualifier neuf fois sur dix pour la LDC, qui elle-même…
Dans les années 1980, les assureurs de santé américains, qui voyaient l’augmentation de leurs profits stagner, demandèrent et obtinrent de l’administration Reagan le droit de sélectionner les risques de leurs assurés leur garantissant du même coup une solide croissance des revenus pour les années qui suivirent. Le résultat, quasi anecdotique, fut que le pays se retrouva vingt ans plus tard avec 45 M de citoyens non assurés. C’était le libéralisme façon moderne, où les opérateurs privés, quand ils se sentent menacés ou limités dans la croissance de leurs revenus, demandent au régulateur de faire des lois leur permettant de leur assurer une position dominante ad vitam aeternam et des revenus sous forme quasi-rentière.
Si le destin de ce règlement, qui viole à peu près tous les principes du marché commun, est d’être effacé d’un coup d’éponge magique par la première cour de justice continentale venue, gageons qu’en attendant on se consolera en se disant qu’on a eu chaud, car un jour, Michele, je vous le dis, le sport tuera l’argent.

François GÉRALD





[i] Source : http://www.irsv.org/index.php?option=com_content&view=article&id=149%3Ales-regles-de-fair-play-financier-dans-luefa-quelles-consequences-pour-le-football-europeen-&catid=73%3Anumero-7--controler-et-punir&lang=fr
[ii] Direction nationale du contrôle et de gestion.
[iii] Depuis son rachat en juin 2003, l’investissement de l’oligarque russe Roman Abramovitch dans le Chelsea FC dépasserait le Md. d’euros.
[iv] A l’issue de la saison 2012-2013, le champion anglais, Manchester United, avait empoché 74,7 million d’euros, contre 48,8 pour le dernier, Queens Park rangers (source : Premierleague.com). Chiffres en augmentation de plus de 50% pour la saison qui vient de s’écouler puisque le Mail online annonce une rétribution de 116,7 millions d’euros pour le champion, Manchester City et 77,3 pour le dernier, Cardiff City. En 2012-2013, l’OM, premier bénéficiaire quoique deuxième derrière le PSG, recevait 47 millions d’euros. Chiffres qui resteront stables pour la saison 2013-2014.